Suicides de 1500 fermiers en Inde : à la recherche de la vérité

lundi 20 avril 2009 Écrit par  Yves Heuillard

marché inde agricultureSelon le Figaro, près de 1500 fermiers se sont suicidés en Inde, dans l'état rural de Chattisgarh, ces dernières semaines. Le quotidien rapporte que la sécheresse et de mauvaises récoltes sont à l'origine de ces gestes de désespoir, et que les paysans de cette région craignent de ne même pas pouvoir obtenir les graines nécessaires à la prochaine saison. Le Figaro est l'un des rares médias à reprendre cette information. On trouve également l'information dans quelques blogs, mettant en cause les OGM, alors que la réalité est beaucoup plus complexe et... terrible. Analyse avec DDmagazine.

C'est en fait plus de 165 000 paysans ( vous avez bien lu) qui se sont suicidés en Inde depuis 1997 (Source National Crime Records Bureau of the Ministry of Home Affairs). L'ampleur et la régularité du phénomène sont telles que le suicide des fermiers indiens est devenu banal (20 lignes dans le Figaro). Les fonctionnaires des institutions internationales produisent depuis des années des études et des rapports sur le sujet, avec force courbes et graphiques, à la manière de ceux qui comptabilisent la disparition de orangs-outans ou le recul de la forêt primaire. Le lecteur de DDmagazine pourra, sur le même sujet, se reporter à notre article "les petits fermiers offrent la meilleure chance d'alimenter le monde" ( photo ci-dessous).

petits_fermiers.jpgSelon le quotidien britannique The independent du 15 avril ( repris par le Figaro en France) qui rapporte les propos de Shatrugan Sahu, un paysan de l'un des districts concernés, la sécheresse est à l'origine de ces suicides. Le district ou Monsieur Sahu habite a enregistré 206 suicides l'année dernière, dus à l'impossibilité de payer les dettes. Mais cette année, il n'a pratiquement pas plu et la récolte est tellement mauvaise, que nombreux sont les paysans qui ne pourront même pas mettre de côté assez de semence pour l'année suivante. The Independant rapporte aussi les propos d'un porte-parole de l'association indienne pour l'agriculture biologique (Ofai) qui dénonce le cercle vicieux engendré par les dettes des paysans et qui ne laisse pas d'autre choix que la mort quand une mauvaise récolte arrive. Et de mettre en cause le gouvernement qui les accuse d'être contre le développement, quand l'association s'oppose à la construction de barrages et à la déforestation, dont résulte la baisse du niveau des aquifères. L'association réclame un plan de développement qui prendrait aussi en compte les paysans les plus modestes.

En perspective

Statistiques des suicides en France (2006) : 13 000 suicides (source Direction de la recherche, des études et des statistiques) soit toute proportion gardée deux fois plus qu'en Inde.

Population de l'Inde 1,17 milliard, soit de l'ordre de 20 fois celle de la France sur un territoire seulement 5,5 fois plus grand.

760 millions de fermiers indien lors du recensement de 2001 (source Census India)

Dans un article publié par le quotidien Libération du 17 mars dernier, Esther Duflo, économiste et professeure au Massachusetts Institute of Techology et à l'Ecole d'économie de Paris, faisait état d'un programme indien d'effacement de la dette des paysans possédant moins de deux hectares (un programme de 10 milliards d'euros) - une mesure considérée comme électorale, et de toute façon inefficace, car ne concernant pas les plus pauvres, obligés d'emprunter à des usuriers locaux en dehors des circuits bancaires. Esther Duflo dénonce à quel point "la prospérité indienne restera fragile et sujette à un changement de cap politique à tout moment, tant qu'elle ne sera pas mieux partagée".

la BBC, dans un article du 12 avril dernier sur la province du Punjab (le grenier de l'Inde) fait état de 200 000 fermiers qui se seraient suicidés depuis 1997 et de 12 % de petits fermiers qui auraient abandonné l'agriculture ces dernières années. Parmi les raisons, l'accès difficile au crédit bancaire, la hausse des prix de production (semences, engrais, pesticides, machines) dans un contexte de baisse des prix du marché mondial, les subventions à l'agriculture dans d'autres pays, particulièrement en Europe. Le sujet est devenu d'une telle importance qu'il fait l'objet d'une entrée dans l'encyclopédie libre Wikipédia sous le titre de Farmer's suicides in India.

Quid des OGM ?

L'IFPRI (International Food Policy Research Insititute), une organisation des Nations Unies, dans un rapport publié fin 2007, fait état de 166 304 suicides depuis 1997. Le rapport qui compile de très nombreuses études, analyse les effets de l'introduction du coton génétiquement modifié (le coton Bt) qui produit son propre pesticide [45 % des pesticides utilisés en Inde le sont pour la culture du coton, selon la même source]. Dans ses conclusions, le rapport fait état du succès de la culture du coton génétique en Inde, désormais premier producteur mondial devant les Etats-Unis, et de la prééminence de controverses à ce sujet. Il montre la possible relation entre l'adoption du coton OGM et certains cas de suicides, mais réfute une relation directe de cause à effet. Il montre un nombre de suicides chez les fermiers en légère progression depuis 1997 et souligne par ailleurs que les suicides de fermiers ne représentent que le cinquième des cas de suicides en Inde.

Les marchés haïssent les fermiers

Mais écoutons l'agronome Devinder Sharma, éminent analyste politique indien, spécialiste des questions agricoles, qui consacre sa carrière a dénoncer les mythes de l'agriculture industrielle : "Tout le monde discute des engrais, des pesticides, des OGM, mais personne ne s'intéresse aux suicides des paysans ; les paysans sont secondaires" (Source Deccan Herald). Devinder Harma n'a de cesse de montrer comment la valeur ajoutée de l'agriculture a été déplacée des paysans vers les intermédiaires et les industriels, et pourquoi ces derniers haïssent les agriculteurs (Markets hate farmers, source Countercurrents.org) ). Il anticipe 400 millions de réfugiés de l'agriculture en Inde (source InMotion Magazine) et prédit que de "23 % de la population mondiale possédant 76 % des terres, nous passerons à 2 % en 2020 et que des 600 millions d'agriculteurs du monde aujourd'hui il ne restera presque plus rien". Il prend pour exemple les 27 millions d'agriculteurs américain du début du 20ème siècle réduits à 700 000 aujourd'hui, une population qu'il compare à la population carcérale du même pays (2 millions) http://www.countercurrents.org/gl-sharma260207.htm

Dewinder Sharma s'insurge aussi contre les agrocarburants en Inde censés n'utiliser que des terres en friches, mais montre que celles-ci sont nécessaires à la subsistance des fermiers, et dénonce un plan à grande échelle pour forcer les paysans à quitter leurs terres pour faire place à l'industrie (source : agence de presse InfoSud). "On utilise toujours le même argument : c'est dans l'intérêt des paysans pauvres" et de se demander pourquoi on s'intéresse soudainement aux paysans pauvres. Il montre l'incompatibilité entre l'ouverture des marchés pronée par l'OMC (Organisation mondiale du commerce) et l'agriculture subventionnée "une vache européenne touche des subsides trois fois plus élevés que le revenu d'un petit paysan en Inde ! On ne peut pas avoir le marché et les subventions".

Une récolte amère

Dans un article titré A bitter harvest, farmer suicide in India (Une récolte amère, le suicide des fermiers en Inde), Bryan Newman du departmenent Asian Studies (études asiatique) de l'université de North Carolina jette un regard nouveau sur l'agriculture au Penjab, l'épicentre de la révolution verte qui s'est déroulée en Inde durant les années 60 et 70. A la démonstration du succès de l'agriculture industrielle par ses promoteurs sur la seule base des rendements en blé en en riz, il oppose une vision plus sombre : augmentation des inégalités sociales dans les zones rurales, catastrophes écologiques (sols et ressources en eau), augmentation faramineuse de la dette des paysans. Par une approche anthropologique, géographique et historique, il analyse le suicide des fermiers à l'aune de ses constats.

Aller plus loin

L'actualité quotidienne indienne au travers des quotidiens en langue anglaise The Times of India et le Deccan Herald

Institute for Food and development Policy -

L'association Swiss Aid contre les agrocarburants

Consultative Group on International Agricultural Research

Navdanya. Association militante indienne pour la protectionde la nature, le droit des hommes à la connaissance, la biodiversité, l'eau et l'alimentation

L'index de la fain dans le monde : Global Hunger Index

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