L’Arctique : les nouveaux enjeux expliqués par Michel Rocard

vendredi 07 août 2009 Écrit par  Valérie Tremblay

brise-glaceD'immenses richesses d'hydrocabures, de nouvelles zones de pêches, rendues accessibles du fait du réchauffement climatique, la possibilité de voies maritimes avantageuses, l'Arctique est l'objet de toutes les convoitises. Comment éviter que l'appât du gain ne tourne à la catastrophe environnementale ? Réponse sur France Culture avec Michel Rocard. Quelques extraits ici.

Le 2 août dernier, Michel Rocard était l’invité de Philippe Meyer dans la toujours excellente émission L’Esprit public, diffusée sur France Culture. L’ancien Premier ministre, aujourd’hui ambassadeur de France chargé des négociations internationales relatives aux pôles explique comment, avec le changement climatique, l’appropriation de l’Arctique et de ses richesses naturelles devient un enjeu géostratégique mondial majeur.

Michel RocardEn compagnie de Max Gallo, romancier et historien, Jean-Louis Bourlanges, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et Yves Michaud, philosophe et directeur de l’Université de tous les savoirs, Michel Rocard (voir sa biographie; consulter son blog ) répond sur les problèmes que posent la fonte des glaces de l'Arctique avec la liberté de propos de ceux qui n'ont plus rien à prouver à personne. Ajoutez-y la lucidité, l'expérience de six décennies de politique, et retrouvez le plaisir d'écouter un homme politique. Ceci étant dit, Michel Rocard confie aussi dans cet entretien son pessimisme sur la question de l'Arctique. Tant que l'archive de l'émission est disponible, ne vous en privez surtout pas, écoutez l’intégralité de l’émission ; sinon en voici quelques extraits classés par thème.

Liste des sujets abordés :

Traité de Madrid , Voies maritimes , Pêche , Propriété territoriale , Militarisation et nucléarisation

Traité de Madrid

Michel Rocard fut à l’origine du protocole de Madrid tel qu’il a été signé en 1991. Celui-ci interdit jusqu’en 2041 l’exploitation des ressources minérales et énergétiques de l’Antarctique. Cette interdiction est indéfiniment renouvelable par reconduction tacite, et sa levée est conditionnelle à l’accord unanime de tous les signataires. Grâce à cette convention, l’Antarctique devient ainsi une « terre de science, réserve naturelle, patrimoine de l’humanité, interdite à toute activité économique produisant de la chaleur ou du gaz à effet de serre sauf le tourisme et la recherche scientifique ». C’est le point de départ, le point de référence sur lequel Michel Rocard base sa démarche et son raisonnement dans les affaires de négociation sur les pôles. C’est également par le succès qu’il a rencontré dans la négociation de ce traité qui l’a mené à son actuelle fonction de négociateur international sur la question des pôles.

" On perd deux fois la surface de la France par an "

Michel Rocard rappelle les conclusions du GIEC en matière de réchauffement climatique et en particulier la non-homogènéité des conséquences, dont un réchauffement de l'Arctique de plus de 2°C pendant le 20ème siècle. Résultat : « On perd deux fois la surface de la France par an », rappelle l’ambassadeur. « 2008 est la première année de l’histoire humaine où les chenaux de circulation navale, autour du pôle nord [le passage au large de la Sibérie et le passage du Nord-Ouest au large du Canada] ont été ouverts ensemble un mois l’été ». Cette situation change la donne au niveau de la pêche et de la navigation. Et elle pose immanquablement la question de la propriété territoriale.

Ouverture de nouvelles voies maritimes

L’ouverture de nouvelles voies navigables au nord générera des économies considérables. « Pour aller d’Europe au Japon, en Chine ou en Californie, longer le pôle plutôt que de passer par [le canal de] Suez ou Panama, ça fait une économie d’entre 6 000 et 8 000 ou 9 000 kilomètres », précise Michel Rocard. Il prédit donc « une pression formidable » pour en profiter. La navigation dans de nouvelles eaux pose un problème de sécurité. « Il n’y a pas un phare, il n’y a pas une balise, il n'y a pratiquement pas de cartes, il n’y a pas de remorqueur de sauvetage, rien ». Si de nouvelles voies maritimes sont créées en Arctique, il y aura donc, tout un protocole de navigation à mettre au point. Mais il faudra également renforcer la sécurité des navires, afin d’éviter des catastrophes environnementales (doublement des coques, élaboration de critères de haute qualité environnementale pour les bateaux, etc.)

" Ce sera une pêche de bandits "

La fonte des glaciers ouvre de nouvelles zones, encore vierges (mais pour combien de temps ?), idéales pour les pêcheurs. Et le réchauffement climatique chasse déjà des milliards de milliards de poissons de l’Atlantique et du Pacifique Nord. Les espèces viennent en Arctique pour vivre dans des eaux plus fraîches. Considérant les baisses mondiales de quantités de poissons, les pêcheurs vont aller en Arctique. Et là non plus, pas de phare, de balise, ni de protocole sur les espèces protégées ou encore sur les quotas à respecter. «Ce sera une pêche de bandits », prédit Michel Rocard. « La bataille commerciale, ses fausses manœuvres et ses violations de règles sont acquises là-bas. Il vaudrait mieux régler ce problème diplomatique avant que les flottes y aillent. »

Propriété territoriale

à qui appartient l’Arctique ? Contrairement à l’Antarctique, régi par le Traité de Madrid, l’Arctique n’a fait l’objet d’aucune démarche protocolaire qui en ferait une zone protégée, et c’est bien là le problème…

Et Michel Rocard de démêler tout ça. La Convention internationale sur le droit de la mer a été signée à l’Assemblée générale des Nations unies en 1973. Pour les états côtiers, ce texte de droit international définit deux limites importantes en matière de souveraineté maritime. Il prévoit dans un premier temps ce qui se passe à l’intérieur des douze premiers miles marins (21km) au large des côtes. Dans cette limite, « tout état considère l’eau qui est là comme sa propriété, son territoire, n’y laisse passer qui il veut bien, et il est propriétaire de tout ce qui est en-dessous », explique Michel Rocard.

Mais le texte statue également sur une deuxième zone, à 200 miles nautiques - environ 370km - des côtes. « Ca s’appelle [la] zone économique exclusive (ZEE). L’état riverain est responsable de la sécurité. Il a le devoir de laisser passer n’importe quel bateau, mais peut s’y opposer (par exemple pour un navire de contrebande, ou un navire de guerre visiblement offensif) et est potentiellement propriétaire de tout ce qui se trouve en dessous. Or, la convention prévoit que tout état qui peut prouver qu’au-delà de 200 miles nautique, le territoire sous-marin est en continuité géologique absolue avec le plateau continental [de la ZEE] peut en demander son extension. » C’est avec cet instrument que les états côtiers vont indubitablement se répartir le pôle Nord. La Norvège a d’ailleurs déjà déposé une demande d’extension de sa ZEE et a reçu sa réponse le mois dernier, « positive pour les trois-quarts », nous apprend Michel Rocard.

Considérant ceci, il n’y a aucun motif pour refuser à la Russie une requête de même nature. Et donc la Russie « a déposé deux demandes au titre desquelles elle demande à se voir reconnaître la propriété de 33-34 % de la surface de l’océan [Arctique,NDLR], pôle nord compris. Et dans ces limites qu'elle demande, « il semblerait qu’il y ait l’équivalent du Moyen-Orient comme réserve de gaz et de pétrole ». Selon l’ambassadeur, cela représenterait environ 30 % des réserves de gaz mondiales et 17 à 20 % des réserves de pétrole.

Rien alors n'empêchera les autres états riverains – le Canada, les états-Unis, le Danemark et le Groenland – de déposer une telle requête auprès de la Commission chargée de la question. D’ailleurs, le Canada et le Danemark vont procéder éventuellement à leur demande. « Si tout le monde a satisfaction dans quinze ans, il restera comme eaux libres dans l’Arctique moins de 10 % de sa surface. L’océan Arctique sera totalement approprié », prédit Michel Rochard. Cette situation pose donc inévitablement la question de la militarisation de l’extrême nord de la planète.

L'Arctique terrain des patrouilles nucléaires

Michel Rocard explique aussi, que par sa position, entre les deux grandes puissances nucléaires mondiales, et suite au refroidissement de leurs relations diplomatiques sur fond d'extension du Pacte Atlantique à des états aupravant sous domination soviétique, l'Arctique revêt aussi un enjeu militaire. " Les patrouilles de sous-marins nucléaires ont repris, et où sont-elles ? En Arctique pour l'essentiel. " Et de rappeler la position du président américain Barack Obama qui a fait de la dénucléarisation un point lors de sons discours d’investiture et celle du président russe, Dimitri Medvedev : « Hier, il annonçait que la Russie était prête à renoncer à l’arme nucléaire si ceux qui l’ont inventée et mise en service en faisaient tout autant », rappelle Michel Rocard. « Pour empêcher l’Iran, l’Inde, le Pakistan et Israël [de s’en servir], il faut un accord international légitime. Sans cela, nous ne pouvons rien. Et aussi longtemps que [les pays créateurs et détenteurs officiels de l’arme nucléaire ne l’abandonneront pas] –Obama l’a très bien compris- , la prolifération continuera. Et ça c’est aussi un autre grand danger pour l’humanité.»

" De quoi démolir le Gulf Stream "

Michel Rocard rappelle que, dans cette affaire, la France « s'offre une diplomatie de l'intérêt général ; nous n'y avons aucun intérêt stratégique propre à la France ; mais nous avons tous un intérêt stratégique énorme à ce que la sécurité de la navigation soit assurée, à ce qu'on pêche en paix et sans banditisme, à ce que la sécurité militaire tienne à peu près. En fait mon rêve est d'entraîner toute l'Union Européenne dans cette affaire. C'est une mission fascinante, mais un peu inquiétante... La diplomatie Arctique ne peut rien pour le réchauffement climatique, nous sommes là pour endiguer la casse, et parer aux dégâts", il faut que tout le monde mette en place la taxe carbone chez lui ».

Pour l'ancien Premier ministre, les conséquences du réchauffement climatique, la disparition de l'ours blanc et le changement des modes de vies des populations locales comme les Esquimaux ou les Inuits sont « très importantes mais pas catastrohiques », le vrai drame est ailleurs : « le réchauffement fait fondre aussi les glaciers du Groenland, qui sont de l'eau douce, et voilà des milliards de kilomètres cube d'eau douce qui vont arriver dans l'océan, changeant la salinité, la température, et il y a de quoi démolir le Gulf Stream... un bouleversement terrifiant, et angoissant ».

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Photos
Michel Rocard par Philippe Grangeaud / solfé communications. Photo licence CC Parti socialiste @Flickr
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