Les tarifs de rachat du solaire photovoltaïque sont-ils justifiés ?

lundi 22 mars 2010 Écrit par  Yves Heuillard

Installation de panneaux solaires sur un toit

A partir du premier avril, le Royaume-Uni bénéficiera de tarifs de rachat de l'électricité solaire photovoltaïque comme ceux dont nous bénéficions en France. Depuis début mars, partisans et opposants de cette politique, se déchirent via chroniques, billets et commentaires dans les journaux et sur les blogs.

 C'est George Monbiot, éditorialiste du quotidien britannique The Guardian qui lance la polémique : "le gouvernement est sur le point de transférer 8,2 milliards de livres des plus défavorisés vers la classe moyenne et les médias restent silencieux". (Guardian le 01/03/2010). Le ton est donné.

Pour George Monbiot, le tarif de rachat de l'électricité solaire photovoltaïque serait pertinent s'il n'était connu que la technologie est particulièrement peu efficace. Il explique que l'électricité produite par l'hydroélectrique ou le gros éolien coûte de l'ordre de 4,5 pences par kilowatt, alors que le petit éolien et le solaire photovoltaïque produisent des kWh respectivement à 34 et 41 pences. Se fondant sur les annonces gouvernementales d'une réduction de 30 millions de tonnes de CO2 grâce au solaire photovoltaïque, à l'horizon 2030, il calcule un coût de la tonne de carbone économisée à 430 livres la tonne.

Pour mettre ce chiffre en perspective, George Monbiot cite une étude de McKinsey de 2009, qui établit le coût de la tonne de CO2 économisée à 3 livres en investissant dans la géothermie, 7 livres dans le nucléaire. Mieux, l'isolation des immeubles, ou le remplacement des lampes à incandescence, ont un coût négatif c'est à dire qu'ils font gagner respectivement 60 livres et 80 livres par tonne de CO2 évitée. "Le photovoltaïque est une super technologie, mais c'est bien si vous habitez en Californie du sud. [...]Dans les pays chauds, la production solaire coïncide avec les pics de consommation provoqués par les climatiseurs, mais au Royaume-Uni, la demande est maximale ente 5 et 7 heures du matin en hiver... ".

Plus loin il dénonce un investissement de l'état vers des ressources limitées et une technologie qui ne permet pas d'économies d'échelle. Et de montrer du doigt l'exemple allemand, qui vient de décider à l'inverse, de réduire les tarifs de rachat.

George Monbiot : "Sommes nous une nation de dupes ?"

Pour Monbiot, cette argent investi dans l'isolation, ou le double vitrage, permettrait non seulement de lutter contre la précarité énergétique, mais en même temps de limiter les émissions. Pour l'éditorialiste défenseur de l'environnement de longue date, souvent engagé auprès des militants, "les panneaux solaires sont le nouveau symbole moderne de la richesse et de la supériorité morale, même s'il s'avère qu'ils sont totalement inutiles". Monbiot dénonce une rare arnaque, doublée d'un rare silence et lance à son lecteur "sommes nous une nation de dupes ?".

Installateur de panneaux solaires sur un toitLes panneaux solaires ne sont pas des accessoires de mode

Jeremy Legett, le patron de Solarcentury, entreprise leader du solaire photovoltaïque au Royaume-Uni répond à George Monbiot - toujours dans les colonnes du Guardian. Précisons que Leggett, géologue de formation, issu de La Royal School of Mines, l'équivalent de notre école des Mines, a été directeur de campagne pour Greenpeace. Prenant parti pour l'abandon total des combustibles fossiles, il est aussi éditorialiste et auteur de livres. Dans son dernier ouvrage, The Solar Century, il critique le nucléaire, à la fois pour le problème de la gestion des déchets, et l'impossibilité d'un déploiement suffisamment rapide.

Leggett accuse Monbiot de peindre un tableau caricatural de l'industrie photovoltaïque (Guradian 03/03/10). Selon ses propos, tous les toits du Royaume-Uni couverts avec des panneaux solaires, permettraient de produire plus d'électricité que la consommation du pays, et ce même sous les cieux britanniques. La mixité des sources d'énergies renouvelables, compenserait le fait que le solaire ne produit pas pendant la journée.

Concernant les économies d'échelle, Leggett rectifie : "le coût de l'électricité solaire tombera forcément, en l'espace de quelques années, à un prix inférieur au prix des énergies fossiles et du nucléaire du fait précisément des économies d'échelles dans la production des cellules solaires et dans les techniques d'installation".

Concernant l'exemple Allemand, Jeremy Leggett précise que tous les tarifs de rachat sont fait pour baisser au fil du temps, jusqu'à ne plus être subventionnés. A l'inverse il dénonce les subventions publiques allouées au nucléaire, subventions transparentes ou cachées, qui sont allouées pour des décennies. Toujours au sujet de l'exemple allemand il met en avant 50 000 emplois créés par le photovoltaïque.

Sur les chiffres, il indique qu'en 2013 les aides à la production d'énergies renouvelables (pas seulement le solaire), au travers des prix garantis, sera de 3 livres par foyers, soit moins que les économies réalisées par les foyers, du fait des mesures gouvernementales en faveur des économies d'énergie.

George Monbiot : "Autant payer des gens à jeter des liasses de billets de banque dans les fourneaux des centrales thermiques"

S'en suivent d'autres joutes, ou les protagonistes campent plutôt sur leur position, parfois dans un dialogue de sourd. Concernant les 50 000 emplois allemands, Monbiot rétorque : "bien sûr on peut tout justifier par la création de jobs, même par exemple de payer des gens à jeter des liasses de billets de banque dans les fourneaux des centrales thermiques." et plus sérieusement "comme le solaire est une industrie qui demande des investissements élevés, elle est moins prompte à créer des emplois que des activités à fort besoin en main d'œuvre et faibles apports en capitaux, comme l'isolation des habitations".

Toujours sur la création des emplois , il fait remarquer que les panneaux solaires sont majoritairement fabriqués en Chine ou au Japon et cite un rapport de Energy Policy qui montre que le solaire allemand aurait détruit des emplois. Citant d'autres conclusions du même rapport, il argue que la coexistence du marché du carbone et des tarifs de rachat, aboutit à ce que les économies d'émissions produites par les énergies renouvelables, ouvrent des droits à émettre, aboutissant à une réduction de CO2 nulle.

la une du site de solaraidJeremy Leggett, dans un véritable feuilleton, expliquera plus tard (Guardian 18/03/10) que les tarifs de rachat sont précisément destinés à créer une demande suffisante pour favoriser la baisse des coûts mais aussi pour créer une filière locale capable de concurrencer les autres pays, dont la Chine, le japon et les Etats-Unis. Il oppose aussi à la vision britannique de George Monbiot, une vision mondiale du développement du photovoltaïque présenté comme une meilleure option pour les deux milliards de foyers sans électricité des pays en voie de développement. (L'entreprise de Leggett a fondé SolarAid une association pour former au solaire dans ces pays ; photo ci-contre).

Jeremy Leggett : "Nous serions fous de n'investir que dans les technologies qui sont les moins chères aujourd'hui en mars 2010"

A l'argument selon lequel l'argent serait mieux investit dans les économies d'énergies, il répond que ce ne sera pas suffisant, qu'il faut exploiter tout le spectre des énergies renouvelables et que "nous serions fous de n'investir que dans les technologies qui sont les moins chères aujourd'hui en mars 2010". Sur les emplois en Allemagne, il cite la centaine d'usines créées dans le pays ainsi que les milliers d'installateurs : "le solaire est le marché qui a la plus forte croissance ( 87 % en 2008), c'est pour ça que l'entreprise Royaume-Uni doit s'en saisir d'une partie". En matière d'économies de CO2, les deux hommes sont d'accord sur la neutralisation des tarifs de rachats par le marché du carbone, mais Leggett, met en cause les allocations de droit à émettre trop élevées, impropres à induire un prix du carbone suffisamment efficace.

Monbiot accusé d'être un traître

Accusé de traîtrise par les verts, Monbiot se défend et reprend l'exemple de l'Allemagne (Guardian 11/03/10), qui, selon un rapport de l'Université de la Ruhr, aurait dépensé 35 milliards d'euros pour aboutir à une part de génération photovoltaïque égale à 0,6 % du total de la production électrique allemande, "levez la main, ceux qui pensent que c'est un bon investissement". Leggett fait remarquer que le rapport émane de la RWI, une organisation à la solde des grosses entreprises allemandes, et oppose un Monbiot militant vert qui affiche détester les grosses entreprises du secteur de l'énergie, en même temps qu'il s'en sert comme référence. Mais Monbiot n'en démord pas "le solaire photovoltaïque est un échec en Allemagne et ce sera la même chose au Royaume-Uni".

 

Alors comment s'y retrouver ?

Les deux protagonistes anglais, se connaissent de longue date et se respectent. Pourtant chacun reste sur ses positions parce que chacun analyse les choses dans des perspectives totalement différentes. Nous proposons de réduire le débat à quelques questions simples, pour isoler le fondement du différent anglais, sans trancher.

Monbiot a-t-il raison de dénoncer le coût du solaire ? Oui. C'est vrai ; aujourd'hui le coût du solaire est exorbitant. Leggett a-t-il raison de croire que ce coût peut décroître et que le solaire photovoltaïque sera un jour compétitif avec les énergies fossiles et nucléaire ? Oui, dit en France Vincent Jacques le Seigneur, président de l'Institut national de l'énergie solaire (Ines), il nous faudra moins de 10 ans.

Y-a t-il assez de surface pour produire l'électricité solaire en quantité suffisante ? Oui. Leggett l'affirme, mais c'est un industriel du secteur. Notre calcul montre qu'en France une surface comme celle de l'Aveyron suffirait à produire toute l'énergie du pays, pas seulement l'électricité, mais toute l'énergie y compris celle venant des carburants. Vincent Jacques le Seigneur confirme qu'il y a bien assez de toits dans le pays sans même penser à installer des panneaux dans les champs. Quant à savoir si l'énergie solaire pourra être stockée, la réponse est très probablement oui, et ce d'autant plus qu'elle sera bon marché. 

Alors ? Ceci étant posé, le problème est de savoir comment financer la recherche et le déploiement industriel pour parvenir, en une décennie probablement, à la rentabilité du photovoltaïque. Deux voies : par l'investissement direct en recherche et développement dans les entreprises, les laboratoires, les institutions scientifiques nationales ou bien, deuxième solution, en subventionnant complètement le secteur pour faire naître et développer une filière, jusqu'au point où elle sera capable de voler de ses propres ailes.

Ce sont ces deux options qui sont mises en cause ici. "Le peuple ne veut pas payer pour les industriels" dit en substance George Monbiot, d'autant que leurs affaires faites, ils partent produire en Chine. "Les industriels doivent être aidés" dit en substance Jeremy Leggett, car les montants sont très importants et les temps de retour sur investissements très longs.  

Lien(s)
Le système anglais de rachat de l'électricité photovoltaïque (pdf)