Claude Bourguignon : "ils ont oublié que la terre est vivante"

mercredi 07 avril 2010 Écrit par  Claire Goujon-Charpy

Claude Bourguignon dans la bande annonce du film de Coline SerreauClaude Bourguignon est ingénieur agronome, docteur es-sciences et fondateur avec sa femme Lydia du Laboratoire d’Analyse Microbiologique des Sols (LAMS). Spécialiste de la restauration et de la préservation des sols agricoles, il ne mâche pas ses mots devant les absurdités de l’agriculture intensive. (Ci-contre photo extraite du film de Coline Serreau)

Cet homme-là, quand il ouvre la bouche, donne des sueurs froides aux accros de l’agriculture intensive. Dans Le Temps des grâces, documentaire de Dominique Marsais sorti le 10 février 2010, on voit Claude Bourguignon arpenter des vignes et expliquer les erreurs commises par les vignerons.

Dans Solutions locales pour un désordre global, documentaire de Coline Serreau qui sort en salle le 7 avril 2010, on le retrouve brandissant des ceps de vigne dont les racines sont tournées vers le ciel, parce que les sols sont devenus trop durs pour qu’elles plongent dans la terre. « Les vignerons me disent "j’ai un bon terroir". Ha oui ? Les vignes ne plongent même plus leurs racines dedans ! ». Toujours dans le film de Coline Serreau, Claude et Lydia Bourguignon mettent les mains dans la terre d’un champ qu’un tracteur vient de labourer et nous montrent une motte compacte et sans vie, puis ils prennent une poignée de terre dans la forêt d’à côté et nous découvrons une multitude de petites bêtes qui nourrissent une terre très aérée de leurs crottes. Un sol vivant et fécond comme l’est aussi celui d’une terre cultivée par des techniques respectueuses de la vie des sols. On prend conscience de notre totale méconnaissance et de celle de nos contemporains…

ddmagazine - Est-il vrai qu’on n’étudie plus les sols en France aujourd’hui ?

Claude Bourguignon - Les chaires de microbiologie des sols agricoles ont été supprimées en France et dans le reste du monde. Les ingénieurs agronomes ne savent pas comment fonctionne la biologie des sols, ils ont oublié que la terre est vivante et sont donc prêts à déverser des pesticides sur les champs. Un jeune qui veut étudier dans ce domaine ne trouvera en France aucune formation, à part un cursus de microbiologie des sols forestiers à l’université de Nancy. C’est tout. Il pourra faire des observations sur le terrain, avec les agriculteurs, mais il n’aura pas de diplôme.

ddmagazine - C’est une situation spécifique à la microbiologie des sols ?

Claude Bourguignon - Non, on manque d’acarologues, les scientifiques qui étudient les acariens, on manque de spécialistes des collemboles – qui constituent avec les acariens un groupe fondamental de l'écosystème sol –, on manque de spécialistes des vers de terre et d’une manière plus générale, on manque de botanistes et de naturalistes. En fait, le problème, c’est qu’il n’y a plus de scientifiques. Parce que la science expérimentale, c’est quoi ? J’observe sur le terrain, j’émets une hypothèse et j’effectue une expérience pour infirmer ou confirmer mon hypothèse. Or aujourd’hui, les chercheurs imaginent, ils inventent… Ils n’observent plus la nature.

ddmagazine - N’y a-t-il pas d’évolution en vue, au moins dans votre domaine ?

Claude et Lydia BourguignonClaude Bourguignon - Avec Lydia, nous sommes appelés pour intervenir dans les lycées agricoles. Et le plus souvent, ce ne sont pas les professeurs qui nous appellent, ce sont les élèves. Parce que les jeunes ne veulent plus qu’on leur mente. Ils ne veulent plus entendre les mensonges de l’agro-industrie. Ils veulent savoir comment vit le sol, comment poussent les plantes. Les hommes ont toujours su se nourrir avec des légumineuses, avec des animaux… Il faut savoir que la plus grande production au mètre carré c’est l’agriculture paysanne qui l’a réalisée, ça n’a jamais été l’agriculture intensive et ça il faut le leur dire.

Lydia Bourguignon - Les professeurs aussi commencent à s’interroger. Nous leur expliquons que, quand le sol est vivant, on n’a pas besoin de fertilisant parce que ce sont les microbes qui vont solubiliser ce qu’il y a dans le sol et qui vont le passer à la plante. Et en plus, c’est gratuit. Les professeurs nous disent « mais on ne nous a jamais enseigné ça ! Comment voulez vous qu’on enseigne quelque chose qu’on ne nous a pas appris ? » Donc nous avons aussi des enseignants qui nous demandent des interventions dans leurs établissements, et comme le LAMS est aussi un centre de formation, certains viennent se former chez nous pour pouvoir répondre aux demandes de leurs élèves.