Les investisseurs idiots de BP

mardi 29 juin 2010 Écrit par  George Monbiot

Montage cours actions de BP et photo catastrophe

Les investisseurs institutionnels qui menacent BP de poursuites ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. C'est ce que démontre cet article de George Monbiot, publié dans le quotidien britannique The Guardian le 22 juin dernier. Il s'agit d'une véritable invitation à l'investissement responsable. [Traduction: Nicolas Sivan]

Peut-être suis-je un salaud au cœur de pierre, mais je trouve difficile de faire preuve de sympathie envers les investisseurs institutionnels qui menacent maintenant de poursuivre BP. Ils assurent que la compagnie a fait monter le prix de ses actions en falsifiant ses rapports de sécurité (1). Je ne sais pas à quel point cela est vrai, mais je sais que les investisseurs ont fait tout ce qu’ils ont pu pour ne rien voir. Ils viennent de recevoir la facture pour l’année qu’ils ont passé à conspuer toute personne remettant BP en cause.

Ils n’ont peut-être pas été prévenus par BP, mais ils l’ont été à plusieurs reprises par des groupes de défense de l’environnement et des fonds d’investissements éthiques. à Chaque assemblée générale annuelle de BP, on les a invité à demander plus d’informations sur les risques environnementaux et sociaux encourus. Chaque année, ils ont préféré que BP n'en disent pas trop. Alors qu’ils reposent sur cette société pour leur fournir une part disproportionnée de leurs revenus (BP paye 12% des dividendes distribués au Royaume-Uni), ils refusent d’être tenus pour responsables. 

Pourtant les signes avant-coureurs de la catstrophe n'étaient vraiment pas difficiles à repérer. L’un deux est même étalé sur la première page du rapport annuel de BP pour l’année 2009 ; son le titre : « agir aux frontières de l’énergie » (2). " Nous continuons à montrer notre habileté à gérer les risques..."Comme toutes les multinationales pétrolières, BP a été exclue des gisements pétroliers faciles par le déclin de ses anciennes réserves et l’avènement des compagnies d’état. Alors, pour continuer à faire rentrer de l’argent, BP prend des risques que d’autres entreprises n’envisageraient pas. Le risque, établit le rapport, « reste un élément clef dans tous les secteurs d'actvités, mais chez BP c’est l’un des fondements de notre activité. Nous opérons aux frontières de l’industrie de l’énergie, dans un environnement où l’attitude face au risque est la clef… Nous continuons à montrer notre habileté à assumer et gérer les risques, lorsque nous faisons des choses que les autres ne peuvent ou ne veulent pas faire. »(3) 

Parmi les situations risquées que BP affirme avoir maitrisées, figure le forage en eaux profondes : « nous sommes exceptionnellement bien placés pour prolonger notre réussite dans les profondeurs du Golfe du Mexique sur le long terme. » Mais les risques y étaient à peine plus élevés qu’ailleurs. Actuellement, ils sont entrain d’exploiter le gisement de Rumaila en Irak, après avoir établi un contrat dans des circonstances controversées. Ils ont récemment démarré l’extraction de gaz naturel à Tangguh, en Papouasie occidentale. Le permis leur a été fourni par le gouvernement indonésien, qui a brutalement annexé le pays auquel le gaz appartient et s’y est rendu coupable de génocide(4). Si la Papouasie occidentale obtient son indépendance, BP aura beaucoup d’explications à fournir. 

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Ils investissent d’énormes sommes d’argent dans les gisements en eaux profondes des côtes brésiliennes, et dans les forages en eaux ultra profondes des côtes de l’Angola(5). Ayant précédemment refusé d’investir dans les sables bitumineux du Canada à cause d’éventuels risques écologiques, BP a revu sa position en 2007, plongeant ainsi dans la plus grande bataille écologique au monde. Leurs pipelines à travers l’Alaska continuent de fuir dans des environnements sensibles (6). Ceux entre l’Azerbaïdjan et la Turquie ont été construits en saisissant des terres (7) et à l’aide d’un contrat donnant à BP plus de pouvoir qu'au gouvernement turc.(8) Pour combien de temps cela sera-t-il encore permis ? 

Selon une réponse envoyée plus tôt cette année à un groupe d’actionnariat éthique, BP semble avoir basé ses prévisions de gains sur une demande d’énergie sans limite. Les schémas de la croissance en énergie mondiale qui y figurent proviennent du scénario de référence de l’International Energy Agency (IEA). " BP semble avoir basé ses prévisions de gains sur une demande d’énergie sans limite " L’agence le défini comme « une esquisse de l’évolution du marché mondial de l’énergie si les gouvernements ne modifient pas leur politique »(9,10). L’IEA prédit que cette demande sans contraintes entrainerait un réchauffement global de 6°C. Si les gouvernements décident de prendre les changements climatiques au sérieux (et la catastrophe du forage Deepwater Horizon donne à Barack Obama un moyen de pression qu’il n’avait pas auparavant), les attentes de BP deviennent aussi réalistes que les prédictions de Gordon Brown sur la croissance ininterrompue de l’économie. 

La question n’était pas de savoir si l’un de ces risques pouvait se matérialiser, mais plutôt lequel et quand. La question reste inchangée. Le prochain désastre arrivera tôt ou tard, mais il peut avoir lieu en Angola, en Alaska ou quelque part entre les deux, chacun peut essayer de deviner. Ce que BP présente comme brave et visionnaire est perçu par ses victimes comme un mépris effronté de leurs vies et de leurs gagne-pain. Les attentes de profit futures étaient basées sur la supposition – qui jusqu’à maintenant s’est avérée vraie – que ce sont les autres qui paieront l’addition. 

En 2002, l’un des analystes du fond d'investissement Henderson Global Investors mène ses propres recherches sur les risques de sécurité que BP prenait en Alaska. Résultat : il supprime BP de ses fonds d’investissement socialement responsables (11). Henderson publie bien sa décision et les conséquences pour BP ont été… nulles. Les autres compagnies d’investissement ont fait le choix d’ignorer l’avertissement d’Henderson et de se reposer sur les assurances fournies par les compagnies pétrolières. 

" Les investisseurs s’attendaient à voir les gouvernements défendre toute compagnie pétrolière qui serait dans le pétrin... " Loin de considérer BP et les autres compagnies pétrolières comme une option risquée, les investisseurs les ont traités comme des actions de base : des investissements ennuyeux et dignes de confiance. Comme le note James Marriott du groupe de pression Platform, les investisseurs s’attendaient à voir les gouvernements défendre toute compagnie pétrolière qui serait dans le pétrin : et même, si nécessaire, entrer en guerre en son nom. Ils ne s’étaient pas trompés – jusqu’à maintenant. 

Quand bien même des groupes d’investissement écologistes ou éthiques les prévenaient du comportement cavalier de BP, les patrons des grands fonds d’investissement réagissaient avec hostilité au lieu de les remercier. Le 15 avril, cinq jours avant l’explosion de Deepwater Horizon, un groupe d’investisseurs mené par la Cooperative Asset Management a présenté une résolution à l’assemblée générale de BP demandant plus de détails sur les risques encourus par l’exploitation des sables bitumineux (12). C’était l’une des résolutions éthiques les plus soutenus, mais au final seuls 15% des actionnaires l’ont voté (ou se sont abstenus). Les 85% restants ont voté le droit de la compagnie à les embobiner. 

L’année dernière, un rapport de FairPensions informait que les fonds de pensions ont la fâcheuse habitude de déléguer la responsabilité d’évaluer les risques environnementaux et sociaux aux gestionnaires de fonds (13). Ceux-ci ne mettent pas de bonne volonté à s’en occuper, prétextant que les fonds de pensions ne les y poussent pas. FairPensions a étudié les trente principales caisse de retraite sectorielles du Royaume-Uni, et en a tiré de lugubres résultats. Seuls cinq d’entre elles ont publié les résultats de leur vote ; seulement six ont adhéré aux principes d’investissements responsables des Nations Unies. Même les fonds représentant les employés des compagnies qui crient haut et fort leurs préoccupations éthiques – Aviva, Mark et Spencer et le Co-operative Group – s’en sortent lamentablement. Les universités et le fond de pension BT s’en tirent bien. Le plan de pension du charbon ainsi que les fonds d’IBM, Unilever, BAe et Lloyds TSB ont eu 0 sur 20 en ce qui concerne les investissements responsables. (14) 

Donc ce n’est pas BP, du moins pas BP tout seul, qui a endommagé les pensions des millions de personnes dont les retraites sont investis dans la compagnie ; ce sont les gérants de ces fonds qui attaquent maintenant BP pour avoir déployé de dangereuses stratégies qu’ils ont eux-mêmes avalisées. Ils se sont trompés de cible : ils devraient se poursuivre eux-mêmes. 

Références:

1. "BP's british shareholders to join US class actions over oil spill", site du Guardian, le 18 juin 2010.
2. BP annual review 2009.
3. ibid.
4. "In bed with the killers", Monbiot.com
5. BP annual review, page 14.
6. "BP has a long record of legal, ethical violations" , Mc Clatchy.com via yahoo.com, le 8 mais 2010.
7. Final report of fourth fact finding mission , Turkey Section, Septembre 2004
8. Preliminary Analysis of the Implications of the Host Government Agreement between Turkey and the BTC Consortium , Octobre 2002
9. BP: "Oil sands, resolution and response "
10. "World Energy Outlook 2009 ", de l'IEA, page 4.
11. BP and Henderson's socially reponsible investments funds , de Henderson Global Investors, 22 janvier 2003
12. Tar Sands Shareholder Resolutions , site des FairPensions
13. "Responsible Pensions? ", UK Occupational Pension Schemes’ Responsible Investment Performance 2009
14. ibid. 

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