Uber : La guerre de l'économie collaborative a commencé

mardi 30 juin 2015 Écrit par  Yves Heuillard
Uber : La guerre de l'économie collaborative a commencé Photo CC Frederic Bisson via Flickr

Après les manifestations violentes des chauffeurs de taxi contre les utilisateurs de l'application Uberpop, les dirigeants d'Uberpop ont été placés en garde à vue et ils seront bientôt jugés. Leur crime ? Diffuser une application de mise en relation entre personnes.

Une simple petite application peut-elle changer le monde en mieux ? La réponse est oui. Vous partez de chez vous le matin dans votre flambante berline pour vous rendre à un rendez-vous à 25 km de votre domicile. Vous décidez que ce serait sympa de faire profiter quelqu'un de votre déplacement, vous utilisez l'application de mise en relation Uberpop, et hop vous voilà en compagnie, vous aidez votre voisin, et vous pouvez éventuellement demander une petite contribution ; voilà qui vous aide, c'est amusant et tout le monde y gagne.

Tout le monde ? Presque. Reste que ceux qui sont les acteurs de l'ancien système, les chauffeurs de taxi notamment, en font les frais. Mais eux-mêmes sont des victimes d'un système qui a organisé et limité depuis lontemps l'offre de taxis, donnant une valeur exhorbitante au simple droit de conduire des personnes (150 000 à plus de 400 000 euros la licence). 

En vérité si Uberpop dérange, si l'application a été rendue illégale par la loi Thévenoud en 2014, si en novembre de la même année les locaux de Uber ont été perquisionnés et les ordinateurs saisis, si le ministre de l'Intérieur lui-même a demandé au préfet de Paris de prendre un arrêté interdisant l'infâme application, c'est que les enjeux dépassent de loin l'intéret des chauffeurs de taxi. Comprenons leur colère, mais regardons les choses en face.

L'intelligence contre la rente

En vérité, l'application Uberpop, qui met les gens en relation pour partager le coût d'un trajet, met en cause tout un pan de l'économie et une manière de penser d'un autre siècle. Combien de lignes d'autocars, de projets de lignes de bus à haut niveau de service en site propre, combien de kilomètres de voies rapides, de tunnels, de parkings, de tonnes de béton, de tonnes de goudron, de ventes d'automobiles, de "crédits auto", de millions de litres de carburant économiserions-nous si nous remplissions nos voitures qui roulent à vide la majorité du temps ?

Et avec ces économies, ces grands projets rendus inutiles, combien des administrations publiques qui les gèrent seraient rendues trop visiblement pléthoriques ?

Mais ce que les citoyens économisent d'un côté en devenant collectivement plus intelligents grâce à une application géniale, les entreprises du secteur de l'automobile, du transport, des travaux publics, du pétrole, de la finance, généralement de grosses entreprises qui entretiennent des relations incestueuses avec l'Etat depuis des lustres, le perdent. Et avec elles les finances publiques au travers de la TVA et les taxes sur les produits pétroliers.

Sans compter que le système féodal des licences de taxi (aussi appelée "plaques", ou encore "autorisations de stationnement") confère une rente généreuse et discrète à ceux qui les possèdent ou mieux, les octroient. On apprend par exemple sur le site Service Public (1) que "L'autorisation de stationnement de taxi peut être obtenue gratuitement auprès de la mairie de la commune où l'activité sera exercée [qu' ] il faut s'inscrire sur une liste d'attente [... et que] le délai d'attente peut être particulièrement long dans certaines villes".

À Paris, le Préfet de police (en collaboration avec les représentants des organisations professionnelles) fixe par arrêté le nombre de licences de taxi en circulation. C'est aussi lui qui prend l'arrêté interdisant l'application Uberpop.

Changer les quatres moteurs de l'avion en vol

L'affaire Uber montre combien il est difficile de passer d'une économie centralisée à une économie collaborative, "latérale" pour reprendre un terme cher au spécialiste de prospective économique Jeremy Rifkin. Elle montre aussi que l'économie collaborative promeut l'initiative et la transparence, valorise l'intelligence, ruine les rentes de situations, et crée des entreprises.

Elle montre encore que si l'on s'en tient aux critères poussièreux du nombres d'emplois d'un secteur et d'une croissance mesurée en nombres d'autos, de tonnes de pétrole ou de béton, le progrès n'est pas possible.

Et bien sûr qu'il faut réglementer dès lors que l'application Uber est utilisée à des fins professionnelles, là n'est pas la question.

Et bien sûr qu'on peut s'interroger sur la vraie nature "collaborative" ou "partagée" d'Uber. Mais enfin quand il s'agit de Vélib, ou d'Autolib,  personne ne s'interroge. ddmagazine a été le premier à mettre en cause dans Vélib, non pas l'idée, non pas la réalisation, mais la propriété intellectuelle de l'ensemble du système Vélib par Decaux. Et nous avons défendu, la mise dans le domaine public des systèmes qui permettent l'économie collaborative ; et montré que la rcichesse créée pouvait être bien supérieure pour la société.

Et concernant Uber, c'est la même chose, la bonne réponse à Uber serait a minima de reconnaître l'ingéniosité de l'application, de développer un système équivalent et de le mettre dans le domaine public, que tout le monde s'en empare, et le fasse progresser. C'est ce qu'a fait la municipalité de Séoul (tout en interdidant quand même Uber...).

Reste qu'à freiner l'avènement de la nouvelle économie, nous prenons du retard, perdons des opportunités, et risquons de laisser s'installer une économie du partage postiche. Les investisseurs d'Uber doivent se tordre de rire à regarder les chauffeurs de taxi se battre avec les chauffeurs Uber. Car bientôt, quand vous "commanderez" votre voiture Uber, elle arrivera sans conducteur...

Les bonnes questions sont les suivantes : qu'est-ce qu'une véritable économie du partage ? Comment l'Etat peut-il remédier à l'impact du passage d'une économie centralisée vers une économie collaborative, favoriser le développement d'une économie moderne, sans plonger les acteurs de l'ancien monde dans le désespoir ? L'enjeu de cette question s'appelle Démocratie.

1) Comment obtenir une autorisation de stationnement de taxi (licence de taxi) ?