Jeremy Corbyn : pour une politique de l'énergie innovante

samedi 12 septembre 2015 Écrit par  Stephen Hall
Jeremy Corbyn : pour une politique de l'énergie innovante Photo CC by Chris Beckett

Jeremy Corbyn vient d'être élu à la tête du parti travailliste britannique. L'homme est peu connu, son programme politique souvent caricaturé. Stephen Hall, chercheur en économie et politique de l'énergie, membre de l'Université de Leeds, analyse le programme Corbyn en matière d'énergie.

Avez-vous entendu parlé du plan de Jeremy Corbyn de re-nationaliser le système énergétique britannique ? Dans une interview réalisée par Greenpeace (1), le député travailliste confiait : "Personnellement j'aimerais bien que les Big Six [les six plus grands fournisseurs d'électricité et de gaz du Royaume-Uni, ndlr] soient la propriété de l'État, ou d'une manière ou d'une autre sous le contrôle de l'État."

L'auteur

Stephen Hall est un chercheur en économie et politique de l'énergie à la School of Earth and Environment de l'Université de Leeds. Ses travaux concernent les liens entre économie, énergie, changement climatique, et société. Il s'intéresse en particulier au rôle des villes et des régions dans la mise en place d'infrastructures bas carbone. Il est membre du parti travailliste.

Cet article a été publié en anglais sous le titre "Four reasons Jeremy Corbyn's innovative energy policy is no 80s throwback" par le media indépendant The Conversation.

Traduction ddmagazine avec l'autorisation de l'auteur.

Il serait facile de sortir cette petite phrase de son contexte, faire l'addition des valorisations des six entreprises en question et de conclure que Corbyn veut dépenser 124 milliards de livres (2) pour re-nationaliser la distribution de l'énergie. Cependant, reprenant sa respiration, il poursuit : "mais je ne souhaite pas que l'État contrôle tout, jusqu'aux derniers fournisseurs régionaux, car ce ne serait pas une très bonne manière de gérer les choses."

Alors, s'il ne s'agit pas tout nationaliser, quel est le plan du camp Corbyn ? La seule certitude, nous vient de son « Manifeste pour protéger notre planète (3) » qui établit dix promesses en matière d'énergie, et détaille quelques éléments de sa politique publique.

Ce n'est pas un plan démesuré de nationalisation : Il s'agit d'un manifeste pour un système plus décentralisé et davantage sous le contrôle démocratique, plus inspiré par l'Allemagne d'aujourd'hui que par le Royaume-Uni des années 80.

Alors, la politique énergétique de Corbyn est-elle un retour en arrière ou une révolution ? Il y a quatre raisons qui font pencher pour la seconde option.

Introduire une véritable concurrence

La "concurrence" dans le secteur de l'énergie au Royaume-Uni a conduit à embobiner les consommateurs et à les écraser sous le poids des factures (4). Nos choix ressemblent à ceux des restaurants d'un grand centre commercial : vous pouvez manger tout ce que vous voulez, du moment que c'est du fast-food. Le marché de l'énergie, c'est la même chose, la plupart des fournisseurs opèrent selon le modèle des gros du secteur, avec les mêmes options : vous pouvez obtenir tout ce que vous voulez du moment que c'est le modèle tarifaire d'un des grands fournisseurs d'énergie.

Le Manifeste de Corbyn se référe à l'Allemagne qui autorise les consommateurs à se fournir auprès de régies municipales ou de coopératives. On commence d'ailleurs à voir au Royaume-Uni la possibilité d'acheter de l'énergie verte de façon plus intelligente. Ainsi le Conseil municipal de Nottingham (5) vient de créer son propre service public de l'énergie en lui donnant un nom sans équivoque : Robin Hood Energy [Robin des Bois Energie, ndlr].

fete des eoliennes allemagne
En Allemagne, les fermes éoliennes peuvent être aisément construites, possédées, et exploitées au niveau local. Photo CC Windwärts Energie

Mais alors qu'il est maintenant relativement aisé de construire une éolienne – ou même la totalité d'une ferme éolienne – il est autrement plus difficile pour de nouveaux opérateurs innovants de s'intégrer dans le marché (6). L'engagement du Manifeste de Corbyn à promouvoir le développement de services municipaux ou de coopératives énergétiques, induirait de vrais changements dans les choix offerts aux consommateurs.

Soutenir des petites startups de l'énergie

Le Manifeste promet une feuille de route vers le système énergétique intelligent du futur, l'utilisation de technologies intelligentes pour le stockage, la distribution de l'énergie, l'équilibrage des réseaux, et le droit des citoyens de consommer en priorité l'énergie qu'ils produisent eux-mêmes. On se demande bien pourquoi ceci n'existe pas déjà.

Il peut être utile de voir notre système électrique comme un grand bassin. L'électricité de tous les producteurs doit être dirigée vers ce bassin, et il faut une immense réglementation du marché pour assurer que le bassin est bien "équilibré" au bon niveau. Toutes les modalités d'achat, de vente, d'échange et d'utilisation de l'électricité, elles, sont sous la surface. Et c'est la raison pour laquelle toutes les solutions qui visent à produire et consommer l'électricité à l'échelle d'une collectivité locale sont vraiment très difficiles à mettre en œuvre : il faut avoir les moyens de payer les coûts générés par le grand bassin. Pour pousser la métaphore plus loin les petits poissons doivent nager dans un grand étang.

"Il n'y aucune raison aujourd'hui de vous interdire de consommer de l'énergie produite localement"Une telle organisation crée des barrières à l'innovation et ne permet pas l'émergence de nouvelles technologies. Il n'y aucune raison aujourd'hui de vous interdire de consommer de l'énergie produite localement – c'est l'obligation de nager dans le grand bassin qui empêche de le faire. En créant des marchés locaux de l'énergie, de petites entités de productions pourraient être viables, et prospérer (7).

Un accès facile à l'investissement vert

Le Manifeste s'engage à poursuivre une politique d'investissement dans l'énergie au travers d'une Banque d'investissement nationale. Ce modèle a été couronnée de succès en Allemagne, mais l'importance de banques citoyennes dans la mise en œuvre de cette capacité d'investissement est moins bien comprise (8).

Le Royaume-Uni ne dispose pas d'un système bancaire citoyen comme il en existe en Allemagne (9). En conséquence, si vous voulez investir dans les renouvelables, vous pouvez le faire en achetant des parts dans une entreprise d'énergie verte, ou en investissant dans une coopérative. Malgré tout de nouveaux modèles commencent à apparaître ? Abundance Generation, une plate-forme de financement participatif, permet par exemple l'investissement dans des projets de renouvelables à partir de 5 livres (10). Et même une banque locale comme on en trouve en Allemagne est en train de naître dans le comté de Hampshire (11).

Alors que le Manifeste de Corbyn reconnaît le bénéfice d'une banque d'investissement nationale pour la transition énergétique, il sera important que cet investissement soit conduit au travers des institutions appropriées, et au bon niveau, pour que l'investissement citoyen puisse compléter le financement de l'État.

Pour la démocratie de l'énergie

Tout au long du Manifeste, Corbyn prêche pour davantage d'influence des citoyens sur le système énergétique – et pas seulement au travers de supposés choix des consommateurs.

"Les politiques énergétiques du camp Corbyn sont tout sauf un retour en arrière"Le système allemand n'est pas le seul dont on peut s'inspirer pour y parvenir. Les citoyens peuvent être davantage impliqués dans les processus de décisions en matière d'énergie en considérant les bénéfices pour la société d'une gouvernance de l'énergie [public value energy governance dans le texte original, ndlr (12)], s'inspirant d'exemples danois ou nord-américains, ou encore par l'action directe pour reprendre le contrôle des principales infrastructures, ou par la redéfinition de l'énergie comme un bien commun (13).

En lisant le Manifeste, il est clair que les politiques énergétiques du camp Corbyn sont tout sauf un retour en arrière vers un monopole d'Etat. Il contient la possibilité de plus de concurrence au travers de modèles d'affaires plus divers, une volonté évidente de donner du champ aux innovations et à l'intelligence, une ouverture pour différents modes de financement des systèmes énergétiques, et une base pour une approche plurielle de la gouvernance de l'énergie.

Que les gens soient d'accord ou non avec ces propositions, il doit être clair qu'il ne s'agit pas de vieilles solutions à de vieilles problématiques, mais bien d'une réponse stimulante à un défi de plus en plus pressant.

Références
1) Jeremy Corbyn interview: Big Six under public control, a solar panel on every roof & 'clean' coal
2) Jeremy Corbyn's plans to renationalise UK power sector could cost taxpayer billionsJeremy Corbyn's plans to renationalise UK power sector could cost taxpayer billions
2) Protecting our planet, Jeremy Corbyn, Août 2015
4) Energy market investigation - Provisional findings report
5) City council takes on the 'big six' as it plans to launch new energy company
6) Local Electricity Supply: Opportunities, archetypes and outcomes. Dr Stephen Hall and Dr Katy Roelich - March 2015
7) Creating local electricity markets - A manifesto for change - Cornwall Energy
8) The Hidden Power of Local Finance - Energytransition.de
9) Stakeholder Banks Benefits of banking diversity - NEF
10) Abundance Generation invents 'democratic finance' - The Guardian
11) Hampshire Community Bank - Future Solent
12) Public Value Energy Governance : establishing an institutional framework which better fits a sustainable, secure and affordable energy system
13) Governing the infrastructure commons: lessons for community energy from common pool resource management

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