COP21, CO2 et démocratie : comprendre les enjeux

lundi 30 novembre 2015 Écrit par  Yves Heuillard
Manifestations du 29 novembre à Paris Manifestations du 29 novembre à Paris Photo Alternatiba / Attac France

Au-delà de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, l'établissement d'un monde durable redéfinit la nature des luttes sociales notamment autour des problématiques énergétiques et agricoles

Dans notre article "Contre le charbon, l'économie en avance sur la négociation climatique" (1) nous montrons comment et pour quelles raisons les énergies renouvelables sont en passe de capter les deux tiers des investissements dans les nouvelles capacités de production électrique d'ici 2040, et pourquoi on peut croire au réalisme de la proposition d'une société sans carbone d'ici 2050. En résumé, investir dans les renouvelables est bien plus profitable qu'investir dans le pétrole et le charbon, et ceci pourrait nous tirer d'affaire.

Reste que la transition énergétique vers une société sans carbone ne détermine pas nécessairement une société plus juste et plus équitable. Tout dépend de la manière de conduire cette transition. Cet article est destiné à éclairer, un peu, les motivations à manifester des militants écologistes pendant la COP21, ou les actions destinées à les en empêcher.

Démocratie de l'énergie et démocratie tout court

Le 25 juillet 2015, 78% de la consommation électrique allemande provenaient des énergies renouvelables, principalement des éoliennes et des panneaux solaires. Difficile à imaginer tant qu'on ne réalise pas que la puissance éolienne et photovoltaïque allemande est de l'ordre de grandeur de celle de 70 réacteurs nucléaires. Cinquante pour cent de cette énorme capacité de production électrique renouvelable est la propriété des citoyens et des agriculteurs souvent organisés en coopératives.

Cette démocratie de l'énergie, rendue possible par les renouvelables, remet totalement en question le vieux modèle électrique centralisé aux mains de puissants acteurs de l'énergie entretenant des relations incestueuses avec le pouvoir depuis un siècle. L'énergie est devenu le front d'une nouvelle lutte sociale pour faire reconnaître le droit de chaque citoyen, entreprise ou collectivité de produire, vendre, acheter, échanger, son électricité.

Citoyens militants pour plus de d'énergie éolienne
En Bavière, citoyens militants pour plus d'énergie éolienne locale. Photo CC BY-NC-ND 2.0 Campact - 2014

D'un côté les tenants de l'ancien système centralisé de production électrique avec ses énomes usines ; d'un autre ceux d'un système électrique distribué aux mains de tous. Les conservateurs se sont opposés longtemps aux renouvelables leur déniant la capacité de devenir compétitifs ou d'alimenter tout un pays, mettant en avant les difficultés posées par l'intermittence des sources. Aujourd'hui, les renouvelables sont compétitifs face à toutes les autres sources électriques et la ligne de front s'est déplacée.

Les acteurs historiques peuvent muter en déclarant obsolète l'ancien système - ce qu'a fait le géant de l'énergie E.ON en Allemagne. Ils peuvent aussi tenter de pérenniser coûte que coûte l'ancien modèle; et ce de trois manières : 1) en promouvant la solution nucléaire malgré son coût toujours croissant ; 2) en rêvant de centrales à charbons propres ; 3) en s'appropriant l'exclusivité de la production renouvelable par le truchement de mécanismes de régulation qui ne permettent pas l'investissement citoyen.

La récente taxe espagnole sur le soleil (2), qui vise à rendre non-rentable l'installation de panneaux solaires sur son toit, illustre cette tendance. De même que l'investissement dans l'éolien en mer, pourtant deux à trois fois plus cher que l'éolien terrestre, mais inaccessible à l'investissement citoyen. De même encore, au Royaume-Uni, la réduction des aides aux renouvelables en même temps qu'elles sont accordées, de manière bien plus généreuse, au nucléaire.

Les énergies renouvelables ont un autre mérite. Elle permettent de se passer totalement des importations de combustibles fossiles, réduisent la dépendance énergétique des états, changent la géopolitique du monde, et coupe court aux principales sources de conflits. Les pays producteurs de pétrole et de gaz d'un côté, les marchands d'armes d'un autre peuvent y voir une menace ou une opportunité. C'est dire les enjeux de la transition énergétique et de la mobilisation de la société civile au travers des associations.

Agriculture paysanne ou agriculture industrielle

Série de vaches toutes pareilles
En Chine on prévoit de cloner les vaches par millions. Montage à partir d'une photo CC Theunquietlibrarian

Comme pour l'énergie, selon les réponses au volet agricole du défi climatique, on construit des sociétés totalement différentes. La question est simple : comment produire suffisamment pour nourrir 9 milliards d'humains en 2050 sans dégrader plus avant les écosystèmes. Deux réponses, chacune produisant son type de société et des mécanismes économiques et politiques aux antipodes.

D'un côté l'agroécologie qui considère le rendement global de l'activité agricole : rendement de la production elle-même, effet sur les ressources en eau, sur les émissions de polluants, sur la biodiversité. Elle intègre les mécanismes de distribution et de transformation en favorisant une consommation locale et les synergies avec d'autres activités (notamment la production d'énergie). Elle donne une valeur aux externalités positives sur l'emploi, la santé, l'accomplissement de chacun dans la société.  Elle s'oppose à l'appropriation du vivant et défend le droit séculaire des paysans à échanger et améliorer les semences.

D'un autre côté l'agriculture industrielle. Elle propose d'inventer les plantes et les espèces animales à haut rendement capable de résister aux impacts du climat sur l'environnement et de produire en masse une alimentation standardisée pour la planète entière. Aux mains de quelques multinationales qui s'approprieraient l'ensemble des terres du monde, elle construirait des villes au rythme de un ou deux millions de nouveaux urbains tous les 5 jours pour répondre à l'exode rural. La Chine à elle seule fera migrer 100 millions de ses habitants des campagnes vers la ville d'ici 2020.

Aux États-unis l'autorisation de mise sur le marché d'un saumon OGM qui grossit 4 fois plus vite qu'un saumon ordinaire participe de cette agriculture industrielle. Tout comme l'annonce récente d'un accord entre la société chinoise Boyalife et la société coréenne Soaam Biotech pour créer une manufacture capable de cloner un million de vaches par an (3).

Dans tous les autres secteurs, l'urbanisme, la construction, les déplacements, les citoyens veulent reprendre en main leur destin et résoudre les défis environnementaux. Les nouvelles technologies leur donnent la possibilité de trouver des solutions collectivement intelligentes, peu coûteuses, efficaces qui remettent en cause l'ordre économique mondial, tout en redonnant du sens à la vie en société.

Mais les bénéfices de l'action citoyenne et collective sont difficiles à calculer avec les indicateurs classique de l'économie (PIB, emplois, croissance...). Par exemple, il est difficile d'appréhender que lorsqu'on remplace un projet de construction d'une voie de bus par une application destinée à organiser le partage d'automobiles qui roulent à vide, la valeur créée collectivement par les citoyens est beaucoup plus élevée que celle qu'auraient créée les travaux publics et les sociétés d'autocars.  

Notes
1) Contre le charbon, l'économie en avance sur la négociation climatique. ddmagazine, Yves Heuillard
2) Spain's government approves the "sun tax". PV Magazine 9 Oct. 2015
3) Science: The clone factory. Financial Times, 27 Nov. 2015

En ouverture, photo de presse Alternatiba et Attac France. 10.000 personnes forment une chaîne humaine sur le parcours de la marche interdite le 29 novembre à Paris.

 

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