"Nous fabriquons en France les textiles les plus propres de la planète"

dimanche 24 janvier 2016 Écrit par  Yves Heuillard
Eric Boel dans son entreprise Les Tissages de Charlieu Eric Boel dans son entreprise Les Tissages de Charlieu Photo LTC. Droits réservés

Comment les entreprises industrielles françaises peuvent résister au dumping social et environnemental des pays en développement ? Pour Eric Boel, patron des Tissages de Charlieu "en valorisant une approche vertueuse face aux menaces sur l'environnement et l'humanité, ces menaces deviennent autant d'opportunités".

Nous avons en France les règles environnementales et sociales les plus exigeantes de la planète, ces règles ont créé une distorsion de concurrence dans une économie mondialisée et abouti à balayer des pans entiers de notre industrie. L'industrie textile française, secteur hyperconcurrentiel, en sait quelque chose. Faut-il pour autant nous remettre à polluer ou faire marche arrière sur les avantages sociaux ?

Textiles responsables

Eric BoelEric Boel, gérant des Tissages de Charlieu est fondateur de l'association Alter-Tex qui rassemble une quarantaine de PME engagées pour un textile eco-responsable, éthique et solidaire. Il est aussi Président d'Unitex (Union des entreprises textiles de Rhones-Alpes). Filature, tissage, tricotage, ennoblissement génèrent 60 000 emplois en France.

"Bien sûr que non" explique Eric Boel, dirigeant des Tissages de Charlieu, "il faut au contraire montrer aux consommateurs, aux distributeurs, aux marques, que les processus industriels français sont vertueux et en faire percevoir la valeur par les acheteurs ; il faudrait aussi pouvoir montrer l'empreinte sociétale des produits, montrer comment telle ou telle entreprise participe à l'économie des territoires. Quand vous produisez avec des textiles français, même si la confection [très coûteuse en main d'œuvre, ndlr] se fait ailleurs, vous divisez les impacts par deux ou par trois. Les menaces sur l'environnement sont une opportunité, nous faisons en France les textiles les plus propres de la planète, ceci a une valeur, il faut le faire savoir."

L'affichage environnemental en cours d'expérimentation va dans ce sens, et il faudra des contraintes législatives pour que l'acheteur devienne sensible à la vertu environnementale mais les Tissages de Charlieu ont déjà créé de vrais partenariats avec des groupes de distribution, notamment avec la Gentle Factory qui fait partie de Happychic (groupe Mulliez) et communique sur la qualité environnementale et sociale de ses vêtements.

Métiers à tisser dans l'usine des Tissages de Charlieu

Les 80 métiers à tisser de l'entreprise, implantée à Charlieu, petite ville du Nord de la Loire, terre de tissage depuis des siècles, fonctionnent sans interruption, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Ils produisent de l'ordre de 2,5 millions de mètres de tissus par an. Le résultat net des Tissages de Charlieu à été multiplié par 7 en 2013, puis par 2,6 en 2014 ; 20% du chiffre d'affaire concernent des textiles durables dont la matière est soit recyclée, soit biologique, soit équitable.

Le tisserand explique que le souci environnemental rejoint souvent les considérations économiques, par exemple, la consommation d'énergie par mètre de tissu a été divisée par deux en 15 ans, la chaleur des métiers à tisser est récupérée pour chauffer les bureaux, et les déchets sont valorisés : "nous avons des leviers extrèmement puissants pour agir sur le climat et il se trouve qu'en prime leur mise en oeuvre est favorable à notre économie, donc tout va bien ! Il faut simplement les rendres plus visibles".

Donner l'opportunité à chacun de s'épanouir

Et puis le développement durable est inséparable de la responsabilité sociale de l'entreprise précise Eric Boel, " il ne s'agit pas seulement du respect des règles du droit du travail, mais de donner à chacun la possibilité de s'épanouir dans l'entreprise et là c'est un boulevard qui s'ouvre devant nous."

Ainsi, sur une idée d'une collaboratrice de l'entreprise à qui Eric Boel donne sa confiance et apporte son soutien, les Tissages de Charlieu créent en 2009 la marque Letol pour produire une ligne d'étoles et de chèches tissés en coton bio. L'idée est de montrer qu l'on peut faire du Made in France, beau, bio, en mettant en valeur le patrimoine industriel, en respectant l'humain et l'écologie. La marque Etol est vendu dans 450 boutiques dans le monde. Deux autres marques à l'initiative d'autres salariés de l'entreprises ont vu le jour. 

Qaund la dépense des uns devient le revenu des autres

Le propos d'Eric Boel contient la question suivante : peut-on mesurer la vertu sociétale des entreprises ? Oui explique Arnaud Lobez, dont l'agence de notation Biom quantifie la contribution sociétale des entreprises, "les jeunes générations aiment désormais savoir où va et à quoi sert l'argent qu'elles dépensent". L'idée est que les salariés d'une entreprise sont aussi des consommateurs et que dépenser un euro dans l'économie locale n'est pas équivalent à exporter un euro dans une autre partie du monde. Dans l'économie locale la dépense des uns est le revenu des autres, une logique que des villes comme Totnes ou Bristol, dans le sud-ouest de l'Angleterre, ont érigé en principe universel.

Le succès des filières certifiées donne raison à Arnaud Lobez, de même que l'émergence d'un raisonnement collectif sans lequel Blablacar, Airbnb, les AMAP, Tripadvisor n'existeraient pas. L'enjeu environnemental a engendré un regard et une quête de sens qui vont au-delà de l'immédiat, au-delà de la simple considération de prix.

La logique d'une économie repensée à l'échelle locale est à l'avantage des PME, détentrices de savoir-faire immémoriaux et enracinées dans l'histoire des territoires. Et elle le sera d'autant plus que la puissance publique transfèrera la fiscalité du travail vers les externalités négatives des activités et des importations (notamment les émissions de CO2), et mettra en place des mécanismes de valorisation des biens communs.

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