Un lien possible entre virus Zika et manipulation génétique des moustiques ?

mercredi 03 février 2016 Écrit par  Yves Heuillard
Moustique Aedes aegypti Moustique Aedes aegypti Photo CC U.S Department of Agriculture

Un article du journaliste britannique Oliver Tickell, éditeur du magazine "The Ecologist", fait état d'une corrélation entre l'incidence du virus Zika et les zones géographiques dans lesquelles ont été dispersés des moustiques modifiés génétiquement pour lutter contre la dengue.

L'OMS vient de déclarer l'épidémie liée au virus Zika "Urgence de santé publique de portée mondiale". Le virus Zika n'est pas nouveau, il est identifié pour la première fois chez un singe d'Afrique à la fin des années 40 et on découvre au début des années 50 qu'il est transmissible à l'homme. Le virus Zika se transmet par les moustiques, notamment par l'espèce Aedes aegypti vecteur principal de la dengue et de la chikungunya.

Le Brésil est considéré comme l'épicentre de l'épidémie du virus Zika (entre 500 000 et 1 500 000 personnes auraient été infectées). Le virus Zika est très fortement suspecté d'être à l'origine d'une explosion de cas de microcéphalie chez les bébés (plus de 400 cas diagnostiqués entre octobre 2015 et janvier 2016).

Les pathologies liées au virus Zika ne sont pas toutes connues mais le lien avec le syndrome de Guillain-Barré, une atteinte des nerfs périphériques aboutissant à une paralysie progressive, semble également bien établi.

L'article auquel nous faisons référence ici, écrit par le journaliste britannique Oliver Tickell dans "The Ecologist" fait état d'une corrélation entre l'incidence du virus Zika et les zones géographiques dans lesquelles on a relâché des moustiques modifiés génétiquement pour lutter contre la dengue, notamment en 2011 et 2012, dans la zone de Juazeiro do Norte, dans le nord-est du Brésil.

Carte montrant les incidences de Zika, et la zone de taritement
À gauche, zone traitée avec des moustiques ogm, à droite incidence d'infections par Zika.

Ces moustiques, poétiquement nommés OX513A, sont fabriqués par l'entreprise Oxitec pour engendrer une descendance non viable, incapable de survivre dans la nature. Toutes les larves descendantes de l'accouplement des moustiques mâles génétiquement modifiées avec les femelles d'un territoire meurent.

La méthode semble efficace puisque dans les zones traitées, les populations de moustiques ont été réduites, selon les cas, de 78 à 95 %.

Les moustiques mâles modifiés génétiquement ne sont capables de survivre que grâce à l'administration de tétracycline, un antibiotique très largement utilisé. Une fois lâchés dans la nature, ils ont juste le temps de se reproduire avant de mourir, et leur descendance, également dépendante de la trétracycline, ne peut survivre. C'est l'argument avancé par Oxitec : les moustiques ainsi modifiés sont créés pour mourir et ne peuvent pas se développer et supplanter d'autres espèces (Cf. Bloomberg, A Genetically Modified Mosquito Could Help Fight Zika, 29 janvier 2016).

Mais, toujours selon les sources de Oliver Tickell, en réalité 3 à 5% de la descendance des moustiques OX513A peuvent survivre. L'une des explications serait que le Brésil est le troisième consommateur de tétracycline dans le monde ; l'antibiotique est ajouté à l'alimentation des animaux destinés à la consommation. D'où dissémination dans la nature, d'où possibilité qu'une petite partie de la descendance des moustiques génétiquement modifiés puisse survivre.

Pour Jaydee Hanson, chercheur du Center for Food Safety, une organisation basée à Washington, "il faudrait faire des études pour voir ce qui se passe quand des chauves-souris ou des grenouilles mangent ces animaux modifiés génétiquement, ils sont en train d'introduire dans l'écosystème des constructions génétiques qui n'ont jamais existé auparavant" (Bloomberg, Ibid).

La boîte de Pandore

Mais quel rapport avec le virus Zika ? Après tout, le moustique n'est que le porteur du virus et on voit mal en quoi la manipulation génétique du moustique peut changer quelque chose à la nature du virus Zika.

Dans son article Oliver Tickell montre pourtant qu'un lien est possible. Et il le fait avec précision en citant toutes les sources scientifiques des arguments avancés.

Des ailes pour envahir le génome

Dans un article publié en 2001, le Dr. Mae-Wan Hon, généticienne connue pour ses positions critiques, avertit de la possibilité que les insectes modifiés génétiquement puissent disperser un "élement génétique mobile" qui pourrait sauter d'espèce en espèce. L'article est publié par Isis (Institute of Science in Society) sous le titre "Terminator insects give wings to genome invaders".

En substance les ingénieurs du vivant ont mis au point des méthodes qui favorisent l'introduction, la modification, ou la transposition de gènes dans les espèces destinées à être modifiées. Pour des raisons évidentes de coût et de fiabilité, ces méthodes ont été développées pour être les plus universelles possibles afin de pouvoir les appliquer facilement au plus grand nombre d'espèces vivantes sur la Terre.

Parmi ces méthodes, appliquées notamment aux insectes, les transposons sont des séquences de gènes très mobiles qui permettent de faire des copier-coller entre un brin d'ADN donneur et un brin d'ADN accepteur, et ceci entre ADN d'espèces différentes.

Mais selon les méthodes employées, le transposon lui même, c'est à dire l'outil qui sert à faire des copier-coller de gène, peut être lui même être copié dans les gènes de l'espèce modifiée. Et selon l'article de Olivier Tickell, ce transposon pourrait se transférer (il est fait pour ça) au virus Zika (voir l'encadré ci-contre).

La conséquence serait d'augmenter la faculté du virus Zika à muter, à acquérir des avantages sélectifs qui le rendraient plus virulent, et plus à même, à son tour, de pénétrer l'ADN humain et de le modifier. Mais ceci n'est qu'une hypothèse qui reste à prouver.

Nous publions cet article avec les plus grandes réserves. Oxitec réfute catégoriquement la possibilité évoquée ici, et rappelle à juste titre l'efficacité de la méthode pour réduire les populations de moustiques, cette réduction étant essentielle pour limiter la prolifération du virus. 

Mais, il s'avère que le risque que fait peser le virus Zika sur l'humanité, pourrait nous amener à utiliser à plus grande échelle encore l'arme des moustiques génétiquement modifiés et que, dans cette optique, l'éventualité évoquée par "The Ecologist" mérite bien qu'on la considère.