"Made in India", ou l'Inde laboratoire écologique du monde (livre)

mercredi 10 février 2016 Écrit par  Yves Heuillard
Ville de Mumbai (Bombay) Ville de Mumbai (Bombay) Photo CC Skie Vidur

Dans « Made in India » Bénédicte Manier nous convainc que l'Inde est le laboratoire écologique du monde, qu'elle incarne ce que sera la planète demain, pour le pire ou pour le meilleur. Et elle nous emmène visiter le meilleur. Conversation avec l'auteure.

À la fois, guide de voyage, leçon d'espoir, manuel d'écologie pratique, récit d'une voyageuse invétérée à travers l'Inde, le livre "Made in India" de Bénédicte Manier est une merveille tant il nous éclaire et tant il nous fait du bien. Antidote au catastrophisme écologique, ce petit ouvrage passionnant porté par une belle écriture réussit l'exploit de se lire comme un roman et de décoder de façon lumineuse les problématiques qui se posent à l'humanité. L'auteure montre qu'en Inde, aux travers d'initiatives citoyennes ingénieuses, se dessine une écologie au sens large avec des solutions transposables au monde entier.

ddmagazine - Votre ouvrage montre que l'Inde est le front d'une opposition entre deux visions du monde, celle d'un gouvernement qui veut imposer, avec le soutien des banques et des industriels, les modèles de croissance dévastateurs de l'occident du siècle dernier, et d'un autre côté une population agile et intelligente qui invente les modèles viables des sociétés de demain. Et on a l'impression que c'est là, plus qu'ailleurs que se joue le sort de l'humanité. Pourquoi ici, beaucoup plus, qu'en Chine ou au Brésil ou en Afrique ?

Bénédicte Manier

couverture du livre "made in India"Journaliste, Bénédicte Manier parcourt l'Inde depuis plus de vingt ans. Elle est l'auteure du livre à succès Un million de révolutions tranquilles (prix du livre de l'Environnement 2013), mais aussi de L'Inde nouvelle s'impatiente (2014) et Quand les femmes auront disparu : l'élimination des filles en Inde et en Asie (2008).

Made in India est édité par Premier Parallèle. 160 pages. En numérique. 6 euros.

Bénédicte Manier - L'Inde concentre toutes les évolutions du monde, en accéléré : c'est une économie en construction, que son gouvernement dirige globalement vers le modèle industriel et polluant que nous connaissons. L'Inde consomme donc toujours plus de charbon et de pétrole, même si, comme tous les autres pays émergents, elle s'équipe aussi rapidement en énergie solaire et éolienne. toutes les évolutions du monde, en accéléré

Mais l'Inde présente une particularité unique : elle montre la différence essentielle que peut apporter une société civile active et militante. Car contrairement à la Chine, l'Inde est une démocratie où les citoyens ont leur mot à dire. Ils contestent fortement les projets qu'ils jugent néfastes (barrages, mines, déforestation...) - il y a des conflits de ce type sur tout le territoire - et surtout, ils mettent en oeuvre des alternatives concrètes : énergie solaire rurale, permaculture, reboisements citoyens, régénération d'écosystèmes dévastés. Des alternatives qui marchent et ont déjà changé la vie de millions de personnes.

L'Inde résume donc en raccourci l'évolution du monde : une partie de sa population n'est pas encore entrée dans le modèle occidental, une autre partie l'a adopté, mais une troisième en est déjà sortie pour passer à un modèle durable. Et si quelque chose d'essentiel se joue dans ce pays, c'est de montrer qu'une dissidence est possible : comment contourner ce modèle dévastateur, éviter ses erreurs et réparer ses dégâts. A mon sens, l'Inde a maintenant un rôle majeur à jouer dans la diffusion à grande échelle des solutions écologiques portées par ses citoyens. Beaucoup d'entre elles sont d'ailleurs déjà partagées avec plusieurs pays d'Afrique et c'est une voie d'avenir.

Au Telangana ariculture bio et collaborative
Au Telangana, agriculture bio, indépendante et collaborative, basée sur les semence locales. Photo B. Manier

ddmag - Au-delà des initiatives citoyennes que vous citez, toutes clairvoyantes, innovantes, courageuses, simples et exemplaires à la fois, existe-il en Inde une force politique qui aurait compris qu'il y a un intérêt, face à la Chine, à inventer tout de suite le modèle de développement d'après, avec des solutions vendables au reste du monde ?

" la seule force de changement, c'est la société civile " Bénédicte Manier - Une force politique, pas vraiment. Il n'y a pas de parti écologiste et même si le jeune parti AAP (Aam Aadmi Party) a réussi à imposer la circulation alternée à New Delhi, il n'est pas assez implanté au niveau national. Mais la question est : est-ce que le changement doit venir obligatoirement d'une force politique ? Ce que l'on observe partout dans le monde, c'est que la sphère politique ne propose justement qu'un seul modèle, immuable, incapable d'évoluer, alors que la seule force de changement, c'est la société civile. Ce qui bouge aujourd'hui dans le monde - en matière d'écologie, d'agroforesterie, de solutions open source, de nouveaux circuits économiques solidaires et collaboratifs - c'est à elle qu'on le doit.

Dans ce livre, j'ai d'ailleurs voulu montrer qu'une société civile forte et organisée est capable d'accomplir bien plus que les pouvoirs publics. L'Inde est un pays jeune et dynamique (les deux tiers du 1,2 milliard d'Indiens ont moins de 35 ans), qui a le record mondial du nombre d'ONG (3,1 millions) , un fort maillage de réseaux informels de quartiers, de villages, de territoires, et une densité exceptionnelle d'initiatives citoyennes et d'entreprises sociales. Il faut s'inspirer de cet activisme citoyen et faire de même.

ddmag - Comment-nous, citoyens du monde convaincus qu'il faut changer nos modèles, convaincus que nos micro-actions répétées des milliards de fois ne sont pas vaines, pouvons-nous nous inspirer de ce qui se passe en Inde ? Et à l'inverse peut-être, quelles conséquences pour nous de ne rien faire ?

Bénédicte Manier - Prenons un exemple, venu du Rajasthan. Dans cet Etat, le plus aride de l'Inde, la désertification était en train de faire mourir un district entier. Les puits étaient vides, les champs asséchés ne produisaient plus rien, les habitants ne faisaient plus qu'un seul repas par jour. Mais ils se sont mobilisés pour trouver de l'eau, en creusant un réseau de bassins et de canaux destinés à recueillir des pluies. Rapidement, ces pluies ont renfloué les nappes phréatiques, fait réapparaître des rivières disparues et irrigué naturellement les sols. Cette solution simple a aussi contribué à recréer le cycle naturel des pluies, ce qui joue un rôle, on le sait, dans la régulation du climat. Et aujourd'hui, 700.000 habitants ont de l'eau potable en abondance, leur district est un oasis agricole, reboisé et fertile, et l'écosystème est totalement régénéré.

"En occident, nous avons oublié les solutions simples... Nous attendons tout de l'Etat. On voit le résultat." En déjouant la fatalité de la désertification, ils ont montré la voie à toutes les zones de la planète touchées par ce fléau. Ou par les sécheresses régulières. En France, nous avons tous les étés des restrictions d'eau. Pourquoi ? Parce l'agriculture siphonne les nappes phréatiques sans les renouveler. Si on se prenait en main pour reproduire ce système simple de collecte et de canalisation des pluies, nous n'aurions plus de sécheresses l'été. Ni d'ailleurs d'inondations dévastatrices l'hiver. Mais en occident, nous avons oublié les solutions simples... Alors nous ne faisons rien et attendons tout de l'Etat. On voit le résultat.

Regardez aussi tous ces fermiers endettés en Europe, qui ne vivraient pas de leurs monocultures industrielles si elles n'étaient pas subventionnées. C'est aussi le cas en Inde : l'agriculture moderne a endetté 75% des fermiers et elle est aujourd'hui à bout de souffle. Mais une autre agriculture est en train d'émerger, qui sauve les paysans. Je donne l'exemple de paysannes du Telangana qui ont sorti 200.000 personnes de la pauvreté et de la malnutrition en passant à une polyculture bio, basée sur des semences locales et totalement indépendante des firmes semencières et de la grande distribution.

"Le bio peut nourrir des zones densément peuplées"Avec cette polyculture, elles ont régénéré des milliers d'hectares de sols épuisés et rendu à leur région sa souveraineté alimentaire, montrant ainsi que le bio peut nourrir des zones densément peuplées . Et leurs rendements sont si élevés qu'elles exportent leurs surplus vers les villes. L'Inde connait d'ailleurs depuis quelques années un grand mouvement de réutilisation des semences locales et le nombre de producteurs bio augmente de 20% par an, parce qu'ils ne veulent plus d'un modèle industriel qui les appauvrit. Si on veut sauver la planète de la malnutrition et de la pauvreté rurale, il faut suivre cette voie.

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