Le Sénat contre les éoliennes et la démocratie de l'énergie

mercredi 24 février 2016 Écrit par  Yves Heuillard
Agriculture et production d'énergie dans la campagne française Agriculture et production d'énergie dans la campagne française Photo CC Gordon Watts

Un amendement voté par le Sénat prévoit l'interdiction des éoliennes à moins de 10 km d'un monument historique, ce qui en France équivaut à peu de chose près à interdire tout simplement les éoliennes. En vérité se joue ici la démocratie.

Un amendement proposé par le sénateur Gilbert Barbier (RDSE – Jura) et adopté en première lecture, impose d'obtenir l'autorisation de l'architecte des Bâtiments de France pour implanter une éolienne à moins de 10 km d'un monument historique. L'amendement ne sera très probablement pas repris par les députés, mais une telle volonté de pratiquement interdire la construction d'éoliennes interroge.

En même temps, à cette occasion, les médias sous tutelle du gouvernement, des industriels ou des banques en ont profité pour répéter les sempiternelles fausses vérités sur les éoliennes. Les éoliennes feraient du bruit, déprécieraient les biens immobiliers, défigureraient les paysages, tueraient les oiseaux, nuiraient à la propagation des ondes, ou même rendraient malades du fait d'infra-sons. Bigre, que menacent vraiment ces grands et délicats moulins à vent pour qu'on s'y oppose tant ?

Eoliennes dans la campagne bretonne
Eoliennes dans la campagne bretonne. Photo CC Rhian.

Bien sûr l'installation d'une éolienne impacte le paysage, comme un pont, un silo, ou un champ de colza. Et on s'étonnera que tout à coup les éoliennes, deviennent le bouc émissaire de la défiguration du pays. Les 100 000 pylônes électriques du réseau de transports d'électricité à très haute tension ou haute tension ne dérangent pas les sénateurs, pas plus que les 10 000 km d'autoroutes, ou les 30 000 km de routes nationales, les aéroports ou les lignes TGV. Nombre de ces installations ont ruiné la vie de millions de personnes, coupé des milliers de villages en deux, rendu la vie impossible à des millions de familles dans des cités abruties et asphyxiées par la circulation automobile.

Oublions qu'une seule motocyclette peut réveiller des milliers de personnes en traversant une grande ville de nuit, sans que ne s'émeuve le Sénat. Oublions les tours, les centres commerciaux, les usines, les parkings géants, les panneaux publicitaires,  les voies rapides dont on connaît la valeur esthétique propice à la valorisation des biens immobiliers alentour et leur capacité à mettre en valeur nos monuments historiques. Pourquoi un tel acharnement contre les éoliennes ?

Le moins cher des moyens de production électrique

En vérité les éoliennes sont désormais capables de fournir de l'électricité à un prix inférieur à celui de tout autre moyen de production d'électricité ; pas partout, mais de plus en plus. Tout comme les panneaux solaires. Mais c'est génial pensez-vous ! Comment pourrait-on être contre ? Et ce d'autant que le vent est gratuit et inépuisable, et que les éoliennes ne produisent pas de gaz à effet de serre, pas de déchet radioactif, pas de pollution, ne présentent pas de risque notable, qu'elle concourent vraiment à l'indépendance énergétique, et qu'en cas de conflit une multitude de petites sources de production électrique est autrement plus résiliente que quelques grosses centrales.

Sauf que la construction d'une éolienne, ou d'un champ d'éoliennes est à la portée de tout le monde, une petite ville, une coopérative agricole, un groupe d'investisseurs, un industriel local, autant de concurrents d'EDF.

Et que le courant qui sort d'une éolienne coûte entre 5 et 8 centimes d'euros alors que celui qui sort d'un nouveau réacteur nucléaire coûte (sur la base du projet EPR d'EDF au Royaume-Uni) de l'ordre de 12 cts ; et que même l'ancien nucléaire, quand il faudra le rénover pour en prolonger la vie (50 à 100 milliards selon les sources), lui faire rembourser la dette d'EDF (40 milliards), payer l'enfouissement des déchets (25 milliards pour le seul centre d'enfouissement de Bure dans la Meuse), payer le démantèlement des vieilles centrales (17 à 35 milliard selon les sources), sera de moins en moins compétitif, et toujours plus risqué.

Démocratie de l'énergie contre production centralisée monopolistique

Et puis, dans un scénario idéal de démocratie de l'énergie, celui où des citoyens réunis en associations ou en coopératives pourraient décider de produire leur électricité en se passant d'EDF, en faisant des économies, et en éloignant le spectre d'une catastrophe terrible, s'instaurerait un cercle infernal où EDF serait de moins en moins rentable.

Le dimanche, les allemands fêtes leurs éoliennes avec leurs enfants.

Au travers de plus de 800 coopératives énergétiques les agriculteurs et les citoyens sont les premiers propriétaires des 25 000 éoliennes allemandes pour une puissance totale de 45 GW (contre 10,5 pour la France) et une production de 85 milliards de kWh d'électricité en 2015, 13,3 % de la production électrique du pays.

fête des éoliennes au printemps

Leur investissement rapporte entre 4 et 6% par an, 16 à 24 fois plus que le Livret A français. Selon une étude de PWC réalisée pour l'Agence allemande des énergies renouvelable (Agentur für Erneuerbare Energien) 92% des allemands approuvent les éoliennes. Leur première motivation : sortir du nucléaire et éviter une catastrophe majeure.

Photo CC windwärts Energie

Car pour chaque client perdu, acquis aux renouvelables, c'est l'ensemble de l'énorme infrastructure électrique centralisée de l'entreprise qu'il faudrait amortir un peu plus sur les clients restants, rendant de fait plus compétitives encore les renouvelables, incitant un peu plus les citoyens et les collectivités à s'émanciper de l'électricien national, à refuser de payer la facture d'un nucléaire qui s'alourdirait encore du coût d'un démantèlement qu'on ne pourrait plus reporter.

Mais il y a pire. Dans ce scénario de démocratie de l'énergie où les citoyens pourraient produire leur électricité, qui paiera les énormes avantages accordés aux salariés et anciens salariés des industries électriques et gazières ?

Qu'une entreprise accorde une remise sur les prix de ses produits à ses salariés, quoi de plus normal, mais la quasi gratuité de l'électricité sans limite de consommation pour près de 400 000 familles françaises (salariés et retraités d'EDF notamment) choque, sans compter qu'elle n'est pas fiscalisée, ne donne même pas lieu au paiement des taxes.

Votre facture EDF comporte une ligne nommée CTA (contribution tarifaire d'acheminement), expression éminemment mensongère car cette taxe permet de financer le régime de retraite des salariés de l'entreprise EDF et de l'ancienne GDF. Qui paierait si les citoyens pouvaient investir eux-mêmes dans leurs moyens de production électrique ?

Le but de cet article n'est pas de souligner les avantages des personnels des industries électriques et gazières (le lecteur intéressé pourra se reporter au rapport de la Cour des comptes « Les rémunérations à EDF SA »). Ce qu'il faut retenir, c'est que la démocratie de l'énergie, portée par l'étendard éolien, apparaît dans une analyse de courte vue, comme une menace, tant pour l'équilibre financier précaire de l'électricien national, que pour les privilégiés d'un ancien système construit à la sortie de la seconde guerre mondiale, et pour une industrie du nucléaire en déliquescence.

L'héritage EDF

Et il est vrai que l'équation économique d'EDF est un casse-tête. Un réacteur nucléaire en fonctionnement génère un chiffre d'affaire « client final » et des taxes de l'ordre de 1 milliard d'euros pas an. Arrêté, il génère à l'inverse un coût de quelques dizaines de millions d'euros par an pendant la durée de son démantèlement, probablement quelques décennies.

Ce qui aboutit d'ailleurs à ce qu' EDF soit un acteur important des énergies renouvelables à l'étranger - au travers de sa filiale EDF Energies Nouvelles, notamment aux Etats-Unis, au Canada, ou en Inde - alors que tout est fait pour en freiner le développement dans l'hexagone.

Mais peut-on prendre des parts significatives d'un marché mondial des renouvelables en plein boom sans en développer les filières chez soi ? Probablement pas.

Ajoutons-y les gaz de schistes liés à d'autres groupes d'intérêts, et comprenez que les éoliennes dérangent. Le nouveau président du Conseil national du parti Les Républicains, Luc Chatel, affirmait récemment que son parti « devait être le parti du gaz de schistes, des OGM, et des biotechnologies », technologies considérées comme celles du progrès, de « la vie réelle ». Oubliant d'un coup la problématique climatique, les bonnes résolutions de la COP21, et l'opposition des citoyens.

À nous la production, au peuple la consommation

L'idée qui sous-tend ces oppositions aux éoliennes est que les énergies renouvelables permettent en théorie aux citoyens de rependre la main sur les choix énergétiques du pays, d'en devenir à bon compte les acteurs, les actionnaires et les bénéficiaires, sans entretenir une ploutocratie censée décider pour eux.

Ce n'est pas un hasard si les projets de parcs éoliens en mer ont obtenu le soutien de l'État bien qu'il soit deux fois moins cher de les construire à terre. C'est que de tels projets ne sont pas accessibles à tous. Même chose pour le soutien à une onéreuse et peu efficace technologie de routes solaires photovoltaïques qui pourraient supporter le poids de camions alors que la quasi totalité des toitures françaises reste à couvrir. En Espagne pour éviter que les citoyens ne se déconnectent du réseau électrique, le gouvernement a voté une taxe sur la production électrique photovoltaïque, autrement dit une taxe sur le soleil, pour préserver la compétitivité des acteurs traditionnels de l'énergie.

Une aubaine pour les territoires, pour l'économie

Ce calcul est de courte vue, et il est heureusement de bons esprits pour comprendre que les renouvelables sont une aubaine pour les territoires, une aubaine pour l'économie.

Dans le monde l'investissement dans les renouvelables a été de 329 milliards de dollars en 2015, 111 milliards pour la seule Chine, plus de la moitié pour les pays émergents. Toujours en 2015, 121 GW (gigawatts) de capacités de production renouvelables ont été installées dans le monde (la puissance de 121 réacteurs nucléaires, quand il nous faut dix ans pour ne pas en achever un seul). La croissance est à deux chiffres, 17% en Chine, et même 24 % au Royaume-Uni malgré la volonté du gouvernement Cameron de réduire les soutiens au secteur.

De toutes les nouvelles capacités de production électrique, toutes sources confondues (charbon, gaz, nucléaire, hydraulique, etc.), l'éolien et le solaire raflent plus de la moitié de la mise en dollars, et bientôt les deux tiers selon Bloomberg New Energy Finance. Parallèlement les emplois dans les renouvelables croissent de près de 20% par an. Tout ça malgré un prix des énergies fossiles historiquement bas.

C'est que les prix des énergies renouvelables ne cessent de baisser aussi, dans des proportions considérables (-80 % pour le solaire entre 2009 et 2014, -64% pour l'éolien), que les incertitudes sur la pénalisation des émissions de gaz carboniques pèsent sur les décisions d'investissements, que les renouvelables ne nous demandent pas de guerroyer sur toute la planète, qu'ils offrent aux états et aux investisseurs une visibilité des prix de l'énergie pendant des décennies sans autre risque que l'extinction du soleil - qui fait aussi le vent et les marées, l'eau des barrages, le bois des forêts.

Quel marché mondial en ces temps de difficultés croît de 30% par an ? Celui des éoliennes. Interdisons-les disent les sénateurs ! Et poussons les feux de nos vieilles bouilloires atomiques leur répond Ségolène Royal qui s'apprêterait à accéder à la demande d'EDF de prolonger de dix ans la vie des centrales nucléaires (Europe 1, le 23 fevrier 2016).

"La France n'a rien perdu de l'ablation de son empire, bien au contraire, elle n'a pas davantage à perdre à remplacer ses fantasmes de nucléarisation du monde par une naissance à la véritable modernité" (Louis Puiseux, ancien économiste à la direction d'EDF, 1986).

1 Commentaire

  • Lien vers le commentaire samedi 27 février 2016 Posté par Olislagers Claude

    Cet article "Le Sénat contre les éoliennes et la démocratie de l'énergie "de la revue Développement Durable magazine résume en quelques lignes tout ce que les techniciens, associations et bureaux d'études Énergies renouvelables et maitrise de l'énergie partagent depuis plus de 20 ans...C'est bien écrit et efficace...Bravo Yves Heuillard ...

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