Les automobilistes asphyxiés défendent à la fois les vieux diesel et le bon air

mardi 21 juin 2016 Écrit par  Yves Heuillard
Les automobilistes asphyxiés défendent à la fois les vieux diesel et le bon air Photo CC BY-SA 2.0 par Tetue via Flickr

Dans deux communiqués successifs l'association "40 millions d'automobilistes" s'insurge d'une part contre des restrictions d'usage des automobiles les plus polluantes dans les villes et invite d'autre part les automobilistes à se protéger contre les effets de la pollution. Y voyez-vous une contradiction ?

Dans un premier communiqué, l'association "40 millions d'automobilistes" s'insurge contre l'intention de la Ville de Paris de restreindre encore la circulation aux véhicules diesel les plus anciens (ceux mis en circulation avant 2001 pourraient être interdits en juillet 2017) et invite les automobilistes à demander à la ville le remboursement de leur voiture, ce qui n'est pas complètement dénué de fondement.

Ne serait d'ailleurs pas moins dénué de fondement le paiement des frais de santé générés par la pollution d'automobiles notablement plus polluantes qu'annoncées et il y aurait des arguments pour faire supporter aux seuls automobilistes la construction et l'entretien du réseau routier ainsi que le ravalement des immeubles.

Dans un deuxième communiqué l'association invite les automobilistes désignés comme "les premières victimes de la pollution liée au trafic routier" auxquels elle rappelle que "l'air intérieur du véhicule contient 90 000 particules par cm3" à se protéger en changeant régulièrement le filtre à air d'habitacle.

L'association consacre ainsi l'idée d'un individualisme forcené qui voudrait faire oublier que l'automobiliste est aussi piéton, promeneur, cycliste, buveur de café à la terrasse d'un bistrot, habitant ou travailleur d'un quartier à forte circulation, qu'il a peut être des enfants dans une crèche, de la famille ou des amis au milieu de millions de pots d'échappement. Au diable les autres, roulez protégés disent-ils, et réductionnisme de linotte mis de côté, il faut dire encore que le conseil est pertinent.

Reste que le grand gagnant de l'affaire c'est toujours l'industrie automobile avec d'un côté, des promoteurs de la liberté de mouvement des automobilistes dans les villes et de l'autre des promoteurs du changement de voiture pour des voitures présentées comme plus propres.

"Piétiner de plus en plus vite, sur place"

Le courage vient de ceux qui défendent la ville presque sans voiture et posent les bonnes questions : combien coûte vraiment la voiture aux ménages et à la société ? Quelle est sa vraie vitesse dans les agglomérations ? Pourquoi roulons-nous tant ? Quelles sont les populations qui font le plus les frais de l'automobile ? Que déplace vraiment l'automobile ? Quelle est la vraie pollution, ou les autres pollutions, des voitures dites "propres" ? Que pourrions-nous faire avec l'argent dépensé dans l'automobile, et dans les infrastructures et les administrations qui les font rouler ? Quelle est la rentabilité de l'argent investi dans une automobile immobile la plupart du temps ? Du point de vue de l'économie nationale, avons-nous intérêt à fabriquer et à consommer des automobiles ?

Ces questions sont rarement sérieusement posées, la comptabilité nationale de l'automobile et de ses impacts est compliquée, les intérêts en jeu sont immenses et nombreux. Nous renvoyons le lecteur intéressé au philosophe et polytechnicien Jean-Pierre Dupuy. Dans son ouvrage "Pour un catastrophisme éclairé", il écrit : "le temps passé à concevoir et à fabriquer des engins puissants prétendument capables de faire "gagner du temps" fait beaucoup plus qu'annuler le temps qu'ils économisent effectivement. [...] Qui ne voit que tout se passe comme si l'objectif était, au contraire [d'occuper les hommes] sans relâche quitte à les faire piétiner de plus en plus vite, sur place ?"