Accord de Paris : arrêtons de pomper et de creuser !

jeudi 06 octobre 2016 Écrit par  Maxime Combe
Plateforme de forage Deepwater Horizon Plateforme de forage Deepwater Horizon Photo DVIDSHUB CC BY 2.0

L'Accord de Paris sur le climat, va entrer en vigueur d'ici la fin de l'année. Une bonne nouvelle sauf que les engagements actuels des États conduisent à un réchauffement climatique supérieur à 3°C. Pour Maxime Combes, économiste et militant pour la justice climatique, les enjeux exigent une réponse autrement plus audacieuse. Tribune.

Avec la ratification de l'Union européenne du 4 octobre 2016, l'Accord de Paris va mécaniquement entrer en vigueur trente jours plus tard, à l'occasion de la COP22 à Marrakech (7 - 18 novembre 2016). Une entrée en vigueur des plus symboliques car les dispositions prévues par l'Accord ne portent que sur la période post-2020. Espérons que cet haletant marathon habilement orchestré par l'ONU et la présidence française de la COP21, et savamment entretenu par les ratifications planifiées de la Chine, des Etats-Unis et de l'Inde, donnera aux Etats le temps et la volonté nécessaires pour ne pas procrastiner sur le chemin de la politique climatique.

L'auteur de cette tribune

maxime combesMaxime Combes est économiste, militant pour la justice climatique et membre d'Attac France. Il est l'auteur de "Sortons de l'âge des fossiles ! Manifeste pour la transition", Seuil, coll. Anthropocène. Octobre 2015.
Son blog sur Mediapart et sur Twitter : @MaximCombes.

On peut sérieusement en douter : à l'occasion de la COP21, les Etats ont enregistré auprès de l'ONU leurs propositions de politiques climatiques pour les années post-2020. L'ONU a fait le calcul : un record d'émissions mondiales pourrait être battu chaque année d'ici à 2030 pour atteindre 55 gigatonnes d'équivalent CO2 en 2025 et 56,2 Gt éq. CO2 en 2030.

Soit 18 % et 37% d'émissions en trop par rapport à ce qu'exige une trajectoire 2°C et bien plus encore par rapport à une trajectoire de 1,5°C. Autrement dit, les Etats envisagent de consommer 53 % du budget carbone dont nous disposons encore d'ici à 2025 et 74% d'ici à 2030.

Les États renient déjà l'article 2 de l'Accord de Paris

Avec des engagements de ce niveau, le réchauffement climatique devrait être largement supérieur à 3°C, en contradiction flagrante avec l'article 2 de l'Accord de Paris qui prévoit que les Etats agissent pour contenir le réchauffement en deçà de 2°C, ou même, idéalement, en deçà de 1,5°C.

Courbe du réchauffement climatiqueDisons-le autrement : avant même que l'Accord de Paris n'entre en vigueur, les Etats renient les (maigres) engagements qu'il contient. Le décalage entre ce qui devrait être fait, et ce que les Etats s'engagent à faire est immense. Il est urgent et nécessaire que les Etats revoient à la hausse l'ambition de leurs politiques climatiques, au risque de voir l'emballement climatique s'accélérer (le graphique ci-contre est une courbe moyenne des températures annuelles réalisée par James Hansen).

« Pour résoudre la crise climatique (...), les bons sentiments, les déclarations d'intention ne suffiront pas, nous sommes au bord d'un point de rupture » avait déclaré François Hollande en ouverture de la COP 21, souhaitant que la conférence de Paris pose les jalons d'une « révolution climatique ». Il est temps de s'y mettre ! À ce stade, malheureusement, ni la communauté et les institutions internationales, ni l'Union européenne, ni les gouvernements nationaux – et en particulier le gouvernement français – pas plus que la majorité des collectivités territoriales ne sont à la hauteur des enjeux.

Se désintoxiquer des énergies fossiles

« Chaque euro supplémentaire investi dans le secteur des énergies fossiles est une atteinte manifeste à l'article 2 de l'Accord de Paris »Disons les choses simplement : chaque euro supplémentaire investi dans le secteur des énergies fossiles est une atteinte manifeste à l'article 2 de l'Accord de Paris. Si on est sérieux et sincère sur l'objectif des 2°C, il faut planifier et organiser sans attendre une transition énergétique pour sortir des énergies fossiles.  

Il faut notamment : 1) introduire des formes d'interdiction, moratoire et restrictions aux projets d'exploration et de mise en exploitation de nouveaux gisements, 2) supprimer tous les soutiens directs et indirects dont bénéficient le complexe industriel fossile (5400 milliards de dollars selon le FMI) ; 3) planifier et organiser un désinvestissement massif dans le secteur tout en mettant en œuvre une transition énergétique qui assure des emplois au moins équivalents (pour en savoir plus le lecteur pourra se reporter à cette tribune de Nicolas Haeringer (350.org) et Maxime Combes publiée par Altereco Plus, ndlr).

C'est à la société civile d'obliger les États

« Les champions de la pollution ne vont pas sortir du fossile simplement parce qu'ils croient que le voisin va en faire autant »Sans attendre l'échéance de 2024 telle que prévue par l'Accord de Paris, les Etats doivent revoir à la hausse leurs engagements de réduction d'émission de gaz à effet de serre, afin de conserver une chance raisonnable de rester en deçà des 2°C de réchauffement ; comme l'Accord de Paris ne comporte aucun mécanisme permettant de contraindre les Etats (ou les multinationales) à agir ainsi, c'est à la société civile de les obliger à respecter l'article 2. Les champions de la pollution ne vont pas décider d'opérer une transition post-fossile simplement parce qu'ils croient que le voisin va en faire autant (sur ce sujet on pourra se référer à cette interview de l'auteur ; on pourra aussi s'inspirer la fondation hollandaise Urgenda qui a saisi la justice des Pays-Bas, pour contraindre le gouvernement à l'action, ndlr).

Changer les régles du commerce mondial

C'est une constante : le droit commercial international l'emporte sur le droit de l'environnement et l'urgence climatique. La Convention-cadre des Nations-Unies sur le changement climatique sacralise d'ailleurs la primauté de la libéralisation du commerce par son article 3.5 qui indique qu'il n'est pas question que « les mesures prises pour lutter contre les changements climatiques [...] constituent un moyen d'imposer des discriminations arbitraires ou injustifiables sur le plan du commerce international, ou des entraves déguisées à ce commerce ». Au nom du climat, il est donc urgent de rénover les règles du commerce mondial. Pour en savoir plus mon lecteur pourra se reporter à cette tribune publiée par Le Monde et écrite par Nicolas Haeringern, Nicolas Roux (Membre des Amis de la Terre), Amélie Canonne (présidente de AITEC) et moi-même.

Il faut notamment imposer de véritables mesures de réduction d'émissions de gaz à effet de serre à l'aviation, tout en refusant les mécanismes de compensation que veulent mettre en œuvre les industriels du secteur (voir mes articles "Les compagnies aériennes refusent de freiner le réchauffement climatique" publié sur Basta et "À Notre-Dame des Landes et ailleurs l'aviation veut torpiller l'Accord sur le climat" sur Mediapart.

De plus grandes ambitions pour l'Europe

La Commission européenne et le Conseil européen doivent revenir sur leur décision du mois de mars 2016 refusant de donner plus d'ambition à son paquet énergie climat ; a minima, l'UE doit se fixer 30% de réductions d'émissions en 2020 et au moins 55% en 2030 par rapport aux niveaux d'émission de 1990 (plus de détails ici). La France doit oeuvrer en ce sens, en droite ligne de l'engagement prix par François Hollande en clôture de la COP21 qui promettait de "réviser au plus tard en 2020 les engagements de réduction d'émissions de gaz à effet de serre".

La Commission européenne (notamment à travers le plan Juncker), la BEI, la BERD doivent immédiatement cesser leurs investissements dans des infrastructures liées aux énergies fossiles, que ce soit des infrastructures gazières ou des infrastructures de transports carbonés (voir ici et ici pour plus d'informations) ;

La révision à venir des directives sur l'efficacité énergétique et les énergies renouvelables doit être l'occasion d'opérer une profonde transition énergétique qui s'appuie sur une sortie progressive, programmée et planifiée des énergies fossiles ; c'est en cumulant des objectifs ambitieux de réduction d'émissions de gaz à effet de serre mais aussi de développement d'énergies renouvelables et d'efficacité énergétique, que l'Union européenne peut clairement poser les bases d'une transition énergétique ambitieuse.

l'UE et ses Etats-membres doivent mettre fin aux négociations et à la signature d'accords commerciaux qui sont incompatibles avec la lutte contre les dérèglements climatiques : c'est le cas du CETA (voir ici), du TAFTA (voir ici et ici) mais également des règles édictées dans le cadre de l'OMC (voir cet article publié sur Basta) : il faut donc rénover l'ensemble de ce corpus de règles commerciales et d'investissement pour les faire entrer au XXIème siècle et faire en sorte que la lutte contre le dérèglement climatique ne soit plus accessoire ;

Au niveau français

Un minimum de cohérence avec les objectifs climatiques impose de ne pas construire de nouveaux aéroports comme à Notre-Dame des landes (lire pourquoi c'est un projet climaticide), de nouvelles autoroutes (entre Lyon et Saint-Etienne par exemple, voir cette tribune collective), et plus généralement de grands projets inutiles en tout genre qui sont contraires à l'impératif climatique : EuropaCity, le CenterParcs de Roybon, etc

Les scénarios de transition énergétique permettant de décarboner complètement le secteur électrique (scénario ADEME), et très fortement l'ensemble de l'économie française (scénario Negawatt) existent ; il serait souhaitable qu'ils guident les politiques publiques nationales et locales ;

A minima également, les objectifs de réduction de 30% de la consommation d'énergies fossiles en 2030 par rapport à 2012, de réduction de la consommation énergétique finale de 50 % en 2050 par rapport à 2012 et de baisser à 50% la part du nucléaire à l'horizon 2025 doivent être suivis à la lettre ; ce qui n'est pas le cas du projet de programmation pluriannuelle de l'énergie récemment publié.

Plutôt que d'accorder de nouveaux permis d'exploration d'hydrocarbures, le gouvernement français devrait rejeter l'ensemble des permis en cours de demande et annuler les permis existants (notamment ceux sur le gaz de couche dans le Nord et l'Est de la France) afin de devenir un des premiers pays au monde qui libre de prospection pétrolière et gazière (voir ici et ici) ;

Une lutte déterminée contre l'évasion fiscale devrait conduire le gouvernement à récupérer les financements nécessaires aux politiques de sobriété et d'efficacité énergétique.

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