Démocratie de l'énergie : pourquoi la transition énergétique est l'affaire des citoyens

lundi 19 décembre 2016 Écrit par  Yves Heuillard
Eoliennes dans le nord de l'Allemagne Eoliennes dans le nord de l'Allemagne Photo Dirk Ingo Franke (CC BY-SA 2.0) modifiée

Dans leur ouvrage "Energy Democracy", Craig Morris et Arne Jungjohann expliquent comment les Allemands ont acquis le droit de produire leur propre énergie, comment les citoyens sont des acteurs plus efficaces que les entreprises pour lutter contre le réchauffement, et pourquoi ils doivent garder le contrôle de la transition énergétique.

En Allemagne, la transition énergétique a un nom : Energiewende (prononcez energuy-vaine-deu). En France on la découvre en 2011, juste après la catastrophe de Fukuhima quand l'Allemagne décide de fermer immédiatement 8 des 17 réacteurs nucléaires du pays accélérant une sortie du nucléaire déjà prévue pour 2022. Hors de l'Allemagne la réaction apparaît soudaine et exagérée. Mais pour qui a suivi les débats allemands sur l'énergie depuis plusieurs décennies, la décision du gouvernement Merkel n'est qu'un avatar d'une longue histoire qui démarre dans les années 70.Les mouvements citoyens d'alors se battaient déjà pour plus de démocratie dans le secteur de l'énergie, contre la privatisation des profits et la socialisation des risques, notamment lors de projets de centrales nucléaires. Le mot de Energiewende date de cette époque.

Fiche Pratique

couverture du livre Energy DemocracyEnergy Democracy
Sous-titre : Gemany's Energiewende to Renewables.
Auteurs : Craig Morris et Arne Jungjohann.
437 pages. Format : 15,4 x 3 x 22 cm. Edité par Palgrave macmillan. Format  numérique : 21 euros. Format papier relié : 49 euros.

L'ouvrage de Craig Morris et de Arne Jungjohann "Energy democracy, germany's Energiewende to renewables", pour le moment disponible en langue anglaise,  raconte et analyse l'histoire de cette Energiewende désormais exemplaire pour le monde entier. Mais au delà de cette histoire, formidablement relatée par ses observateurs les plus éclairés, c'est sans l'ombre d'un doute le meilleur ouvrage pour qui veut comprendre les enjeux politiques, économiques, financiers, industriels et sociaux de la mise en œuvre de la transition énergétique, où qu'elle se passe.

Démocratie de l'énergie contre totalitarisme énergétique

Le titre de l'ouvrage, Energy democracy, a quelque chose d'insolent de notre côté du Rhin où le secteur de l'énergie est dominé par quelques gros acteurs, et où celui de l'électricité est presque entièrement contrôlé par une seule entreprise, elle-même contrôlée par l'État.

Les auteurs

Craig Morris, journaliste américain installé en Allemagne, est l'un des meilleurs observateurs du secteur de l'énergie en général, et en particulier de la transition énergétique allemande. Il a reçu en 2014 le prix du journalisme en économie de l'énergie de International Association for Energy Economics (IAEE). Il collabore notamment à energytransition.de.

Arne Jungjohann, auteur et politologue, conseille les fondations, les think-tanks et la société civile en matière de politique énergétique. Il a notamment conseillé le Ministre-Président de la région allemande du Bade-Wurtemberg. Dans une interview récente il considère que l'energie citoyenne est une anditote au populisme.

On ne se prive donc pas en France d'attaquer la Energiewende car si elle réussissait (et elle en train de réussir) ceci prouverait que l'on a pas besoin de l'atome, même pour atteindre les objectifs de protection du climat. L'exemple allemand, applicable à la plupart des pays, est bien évidemment aussi une menace pour les énergies fossiles.

Mais il y a pire encore pour les tenants de systèmes énergétiques centralisés, contrôlés par quelques-uns. La Energiewende est intimement liée à la démocratie de l'énergie - et à la démocratie tout court. C'est précisément ce qui rend la transition énergétique allemande exceptionnelle. L'ouvrage montre comment les allemands ont réussi à convaincre leur gouvernement à se ranger à la politique énergétique qu'ils souhaitaient et quels sont les outils de la réglementation qui ont permis le développement rapide des renouvelables avec une majorité de projets possédés par les citoyens, organisés dans coopératives énergétiques, ou dans des collectivités locales.

Le droit de produire soi-même son énergie

Donnons ici la définition de la démocratie de l'énergie telle que les auteurs l'écrivent en préambule de leur ouvrage. La démocratie de l'énergie c'est :
1) quand les citoyens et les collectivités peuvent produire eux-mêmes leur énergie, même si ceci est préjudiciable à l'équilibre financier des grosses entreprises.
2) quelque chose qui pour le moment reste principalement circonscrit au Danemark et à l'Allemagne, mais qui pourrait s'étendre au monde entier grâce aux opportunités qui s'offrent aujourd'hui ;
3) l'avantage des énergies renouvelables le plus souvent passé sous silence quand on parle de juguler le réchauffement climatique ;
4) une bonne de raison de se battre pour améliorer nos conditions de vie, les relations entre les gens, et redonner du pouvoir aux collectivités.

Les gens sont d'abord des citoyens, ensuite des consommateurs

Rappelons aussi les objectifs de la transition énergétique fixé en 2010 par le gouvernement allemand : réduction des émissions liées à la consommation d'énergie de 80 à 95 % d'ici 2050 ; 80 % d'électricité renouvelable ; 60% d'énergies renouvelables toutes énergies confondues (y compris le chauffage et les déplacements); production d'énergie primaire (1) réduite de 50 %.

Techniquement, les auteurs montrent que les technologies ne sont pas le problème ; au contraire les difficultés techniques offres des opportunités et ouvrent de nouveaux marchés.

Pour les lecteurs français, précisons que les objectifs allemands fixés en 2004 pour 2020 (20% d'électricité renouvelables) ont été atteint en 2011, et les objectifs révisés de 35 % seront déjà dépassés en 2016. Le développement des renouvelables est un miracle tel que le gouvernement a dû fixer une limite : "pas plus de 45 % de renouvelables en 2025". En 2015, en Allemagne, les renouvelables ont produit plus d'électricité (194 TWh) que le nucléaire n'en a jamais produit !

Le défi n'est pas technique, il est financier, politique ; l'esprit de la Energiewende c'est la reprise du contrôle par la société de la production de l'énergie, et par là même de ses bénéfices et de ses avantages : "dans une démocratie les gens sont d'abord des citoyens, et en second lieu des consommateurs, l'énergie n'est pas un produit, mais le fondement de la vie moderne, les coûts sont importants certes, mais les bénéfices pour la société le sont aussi, et ceux-ci ne se résument pas à des prix bas".

De nouveaux acteurs sont nécessaires

Craig Morris et Arne Jungjohann montrent que les acteurs industriels de de l'énergie ont des actifs et des modèles économiques à défendre, et qu'il ne faut pas s'attendre à ce qu'ils les remettent en cause à la vitesse nécessaire pour contrer le réchauffement climatique (2). Et même, disent les auteurs, si les objectifs d'une transition vers les renouvelables étaient atteints en 2050 grâce aux grandes entreprises de l'énergie, "l'environnement sera quand même plus propre, les émissions seront bien réduites, mais ces entreprises trop grosses pour faire faillite mèneront la danse, elles useront de leur puissance pour influencer la sphère politique, les médias, la société, avec pour seul objectif l'augmentation de leurs profits". Des propos qui ont une résonance particulière en France et qui posent la question de la qualité de la démocratie.

Energy Democracy raconte par le menu cette histoire d'une lutte de plusieurs décennies entre des visionnaires et des citoyens contre un système établi. Et comment, dans un pays où les consensus sont possibles, où des forces conservatrices ouvertes peuvent gouverner avec un parti des verts intelligents, la démocratie peut s'en trouver renforcée en même temps que le pays peut saisir de nouvelles opportunités de développement.

Au moment où le président américain nouvellement élu, choisit le PDG d'un géant de l'industrie pétrolière comme chef de la diplomatie, il est urgent de lire Energy Democracy.

NOTES
1)Il faut souvent dépenser 3 ou 4 kilowattheures d'énergie (c'est l'énergie primaire) pour délivrer un seul kilowattheure chez vous (c'est l'énergie finale).

2)En attendant une traduction de l'ouvrage qui n'est pas à l'ordre du jour pour le moment, les lecteurs non-anglophones pourront se référer à l'article "Energiewende : et si les allemands avaient déjà gagné la bataille de l'énergie du futur ?" de Yves Heuillard, publié par le magazine WE Demain en 2013.

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