Cancun : farce tragique ou réelle avancée ?

lundi 13 décembre 2010 Écrit par  Yves Heuillard

Conférence COP16 à Cancun

"L'accord de Cancun a sauvé le processus de discussion des Nations-Unies, mais pas le climat". Cette citation de Wendel Trio directeur de Greenpeace International en charge du changement climatique résume assez bien la situation. La Conférence sur le climat de Cancun semblait dans l'impasse mais in fine une sorte d'accord a pu malgré tout être établi, et applaudi. Qu'en est-il exactement ?

Le document principal issu de la conférence de Cancun et sur lequel se sont accordées les nations ne fait que 30 pages et consiste en une suite de déclarations d'intentions dont les modalités pratiques de mise en oeuvre seront discutées ultérieurement. Ci-dessous en vidéo : cloture de la conférence et applaudissement sur tous les bancs.

[video:http://www.youtube.com/watch?v=vtmydiQTHpc 425x280]

Rappelons que l'année dernière, Yvo de Boer, alors Secrétaire Général de l'UNFCCC1 (et démissionnaire depuis), avait rappelé à Copenhague de façon comminatoire, qu'au-delà des effets d'annonces, l'important résidait dans le détail des mécanismes de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Rappelons également ce chiffre communiqué récemment par l'Agence internationale de l'énergie (AIE) : faute d'un accord contraignant pris à Copenhague, l'année perdue dans la lutte mondiale contre les émissions de gaz à effet de serre nous coûtera maintenant 1000 milliards de dollars de plus, soit de l'ordre de 12 000 milliards de dollars jusqu'en 2035. Pour relativiser ce chiffre, précisons qu'il représente moins de 1% du PIB mondial sur la période. (voir aussi notre article "On peut sauver la planète et mieux vivre").

Après Nagoya (Japon), Montréal (Canada), Nairobi (Kenya), Poznan (Pologne), Copenhagen (Danemark), et cette année Cancun au Mexique, pour ne citer que les conférences les plus récentes, on se retrouvera donc l'année prochaine, pour la dix-septième fois, à Durban en Afrique du Sud.

Priorité à la politique

Au moins les représentants des états à la conférence COP16 de Cancun ne sont pas partis fachés. Le processus de négociations sur le climat, sérieusement mis à mal à la suite de l'échec de Copenhague, peut continuer. Notons que, comparée a celle de Copenhague en 2009, la conférence de Cancun a fait l'objet d'une bien moindre mobilisation - du moins en apparence - des associations de défense de l'environnement, des médias et des responsables politiques.

COP16, la salle de conférence

Cette relative discrétion peut tout autant marquer un désintérêt pour un processus qui ressemble de plus en plus à une farce, ou l'entrée dans une phase moins conflictuelle, plus propice à la réalisation d'un véritable travail de fond pour la mise en oeuvre d'actions concrètes. Pour Nathalie Kosciusko-Morizet, Ministre français de l'Ecologie "le dialogue multilatéral est sauvé de l’enlisement et de la faillite", une façon d'insister sur le caractère essentiellement politique de Cancun et sur la possibilité sauvée in extremis d'un accord mondial sur le climat qui viendra plus tard. Voyons comment l'accord de Cancun y prépare.

Tous d'accord pour 2°C

L'accord de Cancun prévoit qu'il faudra réduire les émissions au niveau nécessaire pour limiter le réchauffement à 2°C et si possible à 1,5°C. Cette reconnaissance commune de 193 états présents à Cancun (seul la Bolivie s'y est opposé) est considérée comme une avancée, mais il faut rappeler qu'elle n'est contraignante pour personne.

Quid du protocole de Kyoto ?

Le protocole de Kyoto fixe des objectifs de réduction des émissions pour les pays signataires jusqu'en 2012. A Cancun les parties n'ont pas été capable de prolonger le protocole, mais se sont engagées à le faire l'année prochaine. Elles s'accordent aussi sur des objectifs de réduction renforcés pour 2020 (de 25 à 40%) et sur la nécessité ultérieure de faire encore plus pour limiter l'augmentation de température à 2°C.

La Chine, l'Inde, le Brésil et l'Afrique du Sud poussent à la roue pour limiter plus encore les émissions dans les pays développés. La Russie le Canada et le Japon s'opposent à la reconduction du protocole et propose de le remplacer par un dispositif moins contraignant et pas seulement limité au pays développés.

La capture et le stockage du carbone devient éligible aux mécanismes de développement propre (MDP), ce qui ne provoque curieusement pas de réaction des défenseurs de l'environnement.

Les états doivent maintenant élaborer des plans nationaux pour lutter contre le changement climatique et renforcer ainsi le processus international pour parvenir, l'année prochaine, à un accord significatif. Les parties, dont la Chine et les Etats-Unis, s'accordent pour un processus de vérification de leurs engagements, ceci constituant une véritable avancée.

Pour rappel, les efforts de réductions annoncés par les nations à Copenhague (de l'ordre de 15 % de moins en 2020 par rapport à l'année 1990 pour les pays développés, ne seront pas suffisants. Il faudra, selon le Giec2, de 25 à 40 %. Sans quoi les différents scénarios prévoient une augmentation de température de 3 à 5°C et un futur que beaucoup s'accordent à considérer comme terrifiant (voir par exemple ci-dessous l'intervention du président du Mexique).

Un fonds pour les pays qui souffrent

L'un des points de l'accord considéré comme intéressant consiste en l'établissement d'un Fonds vert pour le climat. Alimenté par les nations les plus riches et contrôlé par 24 représentants à parité issus des pays en développement et des pays développés, il servira à lutter contre les effets du réchauffement, à limiter les émissions de gaz à effet de serre dans les pays les plus pauvres et à favoriser le transfert des technologies nécessaires. 30 milliards ont été promis par les états-Unis, l'Europe et le Japon pour la période 2010-2012 en plus des 100 milliards de dollars par an déjà annoncés à Copenhague et qui devraient être alloués à partir de 2020. Pour démarrer, le fonds sera administré par la Banque mondiale, mais à terme par les pays concernés eux-mêmes.

Priorité à l'adaptation au réchauffement

L'accord en général, et le Fonds vert pour le climat en particulier, font une large place à l'adaptation au réchauffement climatique, autrement dit aux mesures qui devront être prises pour que les nations les plus menacées, puissent mettre en oeuvre des solutions.

Les pays qui font le plus

Thermomètre indiquant l'élévation de tempétaure due au réchauffement climatique

Climate Action Tracker est un organisme indépendant qui répertorie les engagements et les actions des pays en matière de réduction des émissions.

Une bonne intention qui est à double tranchant. Pour Anne Chetaille du Gret, chef de file de la commission Climat et développement de Coordination Sud, "c’est une avancée symbolique importante pour les populations des pays les plus vulnérables".

Pour Romain Benicchio d’Oxfam France, "CancÚn a abouti à la création du fonds climat que nous demandions et qui devra se concentrer sur l’adaptation des plus vulnérables aux conséquences du changement climatique, élément aujourd'hui délaissé. La France elle-même est loin de montrer la voie puisqu'elle ne consacre en 2010 que 10 % de ses financements climat aux activités d'adaptation dans les pays pauvres et émergents... Mais sans progrès sur la question des sources de financements en 2011, au G20 ou à la COP 17 de Durban, ce fonds restera une coquille vide".

carte de la corruption dans le mondeNotre interprétation est plus nuancée. Le Fonds vert pour le climat peut permettre aux pays industriels de se déculpabiliser tout en donnant aux potentats des régions les plus pauvres les moyens de réduire, non les effets du réchauffement, mais la contestation. Nous invitons nos lecteurs au réalisme en consultant la carte de la corruption dans le monde (cliquez sur l'image ci-contre pour plus de détails ).

Un texte qui satisfait tout le monde, sans trop s'engager

L'ensemble du texte est ainsi pavé de bonnes intentions, qui satisferont tout le monde parce qu'elles permettent des interprétations contradictoires. Ainsi le texte de Cancun réaffirme que le premier objectif des pays en développement consiste en l'éradication de la pauvreté et que leurs émissions de gaz à effet de serre devront nécessairement croître pour y parvenir.

Les pays les plus menacés

Le Climate Vulnerability Monitor, classe les pays du monde selon leur vulnérabilité en matière de santé, catastrophes climatiques, perte d’habitat humain et stress économique, ressources naturelles.

Sans poser la question de la vraie nature de la richesse, ou des vraies causes de la pauvreté, comme si le modèle des pays industriels, dont on oublie volontiers les crises actuelles, était la source universelle du bonheur, comme si le salut des peuples passait par la pollution.

La protection de la forêt

Les parties se sont aussi accordées sur la nécessité de protéger la forêt ainsi que les populations indigènes qui y vivent. La crédibilité du programe REDD3, le programme de partenariat pour la réduction des émissions de carbone forestier des Nations Unies, s'en trouve renforcée. Rappelons que REDD contient un volet4 qui permet aux pays développés de rémunérer les pays en développement pour conserver la forêt. "La décision de s'attaquer aux émissions dues au déboisement ne comprend pas tout ce que nous espérions", indique Gordon Shepherd, Leader de la Global Climate Initiative WWF, "mais fournit déjà une base solide pour aller de l'avant".

La Chine et l'Inde aussi

Une autre avancée réside peut être dans l'idée désormais acceptée que nombre de pays en développement, et en premier lieu la Chine et l'Inde, ne sont plus les mêmes nations aujourd'hui qu'au moment de la signature du protocole de Tokyo. La Chine et l'Inde sont aujourd'hui dans le tiers supérieur des pays les plus producteurs de gaz à effet de serre, et doivent être contraints à les réduire. Même si les modalités de cette réduction sont loin d'être établies, au moins tout le monde est d'accord sur ce point.

Rien sur l'agriculture

L’agriculture, c’est 13% des émissions de gaz à effet de serre, des centaines de millions de personnes qui dépendent des agricultures paysannes affectées par les effets du changement climatique et un facteur clé du développement et de la lutte contre la pauvreté. Mais l’agriculture, c’est aussi des intérêts commerciaux de taille. "Grande absente du texte de Cancun, l’agriculture est une victime collatérale du compromis" estime Patrice Burger du Cari, membre de Coordination SUD. Les pays agricoles, comme l’Uruguay, le regrettent, les ONG le déplorent, et tous demandent d’aborder sérieusement le sujet avant le sommet de Durban en 2011.

à la mexicaine...

Pour terminer il semble que la présidence mexicaine de la conférence aît été appréciée par les négociateurs et les associations. Nous ne résistons pas à citer le président mexicain Felipe Calderon ci-dessous en vidéo :

"Parfois je pense que nous ne parvenons pas à comprendre que nous sommes tous dans le même bateau, ou le même avion. Quelque chose s'est produit dans le poste de pilotage et il se trouve que notre avion n'a plus de pilote. Tous les passagers sont désormais responsables de l'avion et ils se chamaillent pour savoir qui sont les fautifs - ceux de la classe touriste ou bien ceux de la première classe ? - et l'avion continue à perdre de l'altitude. Je pense, mes amis, que quelqu'un doit prendre le contrôle de l'avion".

[video:http://www.youtube.com/watch?v=YsOeSlWyflI 425x280]

 

Notes
1)
UNFCCC, United Nations Framework Convention for Climate Change, l'organisme des Nations Unies sous l'égide duquel ont lieu les conférences sur le changement climatique.

2) Le Giec, Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat, en anglais IPCC, Intergovernmental Panel on Climate Change. Il analyse l'information scientifique, technique et socio-économique qui concerne le risque de changement climatique provoqué par l'homme. Les rapports du GIEC sont disponibles sur Internet et constituent la référence en la matière.

3) REDD ou plus exactement UN-REDD, The United Nations Collaborative Programme on Reducing Emissions from Deforestation and Forest Degradation in Developing Countries.

4) Il s'agit de REED+

Crédits photos. Photos d'ouverture et salle de conférence, source UNFCCC. Licence CC.