Garanti "nourri sans OGM" ?

vendredi 14 janvier 2011 Écrit par  Super User

Les rayons des magasins Carrefour proposent depuis fin octobre plus de 300 produits alimentaires estampillés "nourri sans OGM". Une première dans le monde de la distribution en France. Mais que recouvre vraiment cette garantie ?

La France est le premier consommateur de tourteaux de l’UE, devant l’Allemagne, l’Espagne et les Pays-Bas. Or la production française ne couvre que 26 % des besoins, obligeant la France à importer une quantité importante de tourteaux (source : Prolea, filière française des huiles et protéines végétales)

L’agriculture française doit ainsi importer 4,7 millions de tonnes par an de tourteaux de soja chaque année, dont environ 3,5 sont OGM. Et il il serait faux de croire que 80 % des importations sont de soja sont à 100 % OGM.

Lire article DD Magazine « OGM alimentaires : ce qu’il faut comprendre »

A l’heure où nos assiettes regorgent de viande importée des Etats-Unis, d’Argentine ou du Brésil, issue d’animaux d'élevage principalement nourris avec du maïs ou du soja OGM, vous avez sûrement déjà fait attention au nouveau sticker vert et rond mis en avant dans les rayons de Carrefour qui désire verdir son image depuis plusieurs années.

Apposé sur de nombreuses familles de produits à marque Carrefour et Engagement Qualité Carrefour comme les viandes de porc, veau, volailles, les œufs mais aussi les poissons d'élevage, ce logo a pour but d’informer les consommateurs sur la teneur des produits qu’ils consomment et leur donner la possibilité de choisir ces aliments « en toute transparence ».

Pas d’étiquetage obligatoire

« En toute transparence » car la réglementation européenne n’exige pas de mentionner aux consommateurs si les animaux sont nourris avec une alimentation contenant des organismes génétiquement modifiés. Ne vous posez même pas la question en regardant votre steak ce soir, votre estomac ingurgite sûrement de manière indirecte depuis longtemps du soja, du colza ou du maïs transgénique, sans parler de coton transgénique qui se trouve notamment sous forme de tourteaux servant à nourrir le bétail.

Lire la liste des OGM destinés à l’alimentation humaine et / ou animale importons-nous en Europe  

Si un client souhaite consommer des produits issus d’animaux nourris sans OGM, il n’a donc d’autre choix que d’acheter bio, la définition " sans OGM " n'étant toujours pas déterminée. Ou bien de remplir son caddie de poulets « Les Fermiers de Loué » qui proposent depuis juin 2009 des produits issus d'animaux " nourris sans utilisation d'OGM " tout comme le fromage Laguiole, les beurres d'Echiré et le porc fermier de la Sarthe.

« L’étiquetage de Carrefour n’a rien de révolutionnaire » note Christophe Noisette d’Inf’OGM, qui salue néanmoins l’initiative.  

Comment contrôler la traçabilité ?

Publicité Carrefour pour l'alimentation Ces produits étiquetés « Nourri sans OGM » sont garantis sans OGM à 99,1 %, "ce qui correspond au seuil communément admis", souligne le directeur exécutif de Carrefour France, James McCann. L'étiquetage des organismes génétiquement modifiés dans l’UE ne concernant que les produits qui contiennent des organismes génétiquement modifiés au delà de 0,9 %.

Il est donc assez difficile de mesurer la vraie proportion d’OGM dans un produit. Alors comment Carrefour vérifie-t-il les engagements de ses fournisseurs ? «

Actuellement on ne peut pas mesurer la présence d'OGM dans une viande. C'est pourquoi tous les contrôles se font en amont sur l'alimentation animale. Le lien entre l'aliment fini et les animaux est établi, archivé, et vérifié par nos organismes d'inspection. La traçabilité de la viande est par ailleurs établie en accord avec la réglementation en vigueur », explique Carrefour qui fait appel aux laboratoires Eurofins et Silliker pour assurer les contrôles.

« Néanmoins toute trace de présence fortuite est techniquement inévitable. C'est pourquoi une présence exceptionnelle de moins de 0,9 % maximale pour chaque espèce végétale concernée est tolérée », souligne le groupe.

Des contrôles en amont qui peuvent alors suggérer un engagement moindre de la part des fournisseurs de Carrefour « en aval ».

« En théorie, la législation européenne (règlement 178/2002/CE) impose que chaque opérateur est responsable de la "qualité" de ses produits dans son secteur et de leur traçabilité. Concernant les filières "nourries sans OGM", cette obligation réglementaire est accompagnée d'un renfort des contrôles et des analyses chez les éleveurs et si nécessaire dès le site de fabrication des aliments pour animaux », affirme la multinationale qui ne mentionne pas néanmoins le contenu de son cahier des charges.

Aujourd’hui, quatre espèces végétales peuvent avoir des variétés transgéniques légalement commercialisées en UE et sont autorisés à l'alimentation humaine et/ou animale (et interdits pour la culture) : le soja, le maïs, le colza et le coton.

Le groupe prévoit du soja importé et destiné à l’alimentation animale « tracé et testé du stade semence au Brésil à sa réception sous forme de tourteau dans le port de déchargement français ». Pour le maïs et le colza, leur culture en Europe est quant à elle exigée.

« Ces trois espèces font l'objet de multiples contrôles analytiques en tant que matière première et aliment finis. Par ailleurs, leur ségrégation et leur traçabilité sont des exigences contractuelles fondées sur la réglementation européenne. Les éleveurs conservent par exemple pendant 5 ans au moins toutes les étiquettes de l'alimentation des animaux bien que la durée de vie de nombres d'entre eux soit courte (de 56 jours pour un poulet à 3 ans pour un saumon) », souligne Carrefour.  

Des produits sans OGM plus chers ?

Carrefour a fait le choix de ne pas faire payer le surcoût de la traçabilité aux clients. Enfin presque puisque les produits seront juste un peu plus chers : les producteurs vendent la viande garantie sans OGM en moyenne 8 % plus cher mais l'impact sur le prix de vente est de 2 % environ selon le distributeur.

"En revanche, si la filière grandit et que d'autres acteurs nous rejoignent, les tarifs baisseront", ajoute Carrefour France dans le JDD. La marque voulant notamment étendre sa démarche aux produits laitiers.

Un logo qui anticipe la promulgation d'un décret sur l'étiquetage des produits non modifiés génétiquement

Tandis qu’un étiquetage « sans OGM » est déjà mis en place en Allemagne (sous le label « ohne gentechnik » (« sans génie génétique »), Autriche et Italie, « cette décision d’étiqueter ces produits animaux renvoie au flou de la législation sur l’étiquetage et la définition du « sans OGM », souligne Greenpeace. Un décret est d’ailleurs désespérément attendu sur cette question, depuis le vote de la loi OGM en 2008, et on peut espérer que l’initiative de Carrefour poussera le gouvernement à avancer sur la question de l’étiquetage des produits animaux. »

Un décret qui se fait attendre. Rédigé par la DGCCRF sur la base des recommandations que le comité économique, éthique et social (CEES) du Haut conseil des biotechnologies a rendues en novembre 2009, « celui-ci doit encore être de nouveau soumis pour avis au Haut conseil puis à l’Agence nationale de sécurité sanitaire avant d’être notifié à Bruxelles puis de passer devant le Conseil d’état », a expliqué le 6 octobre dernier le député Germinal Peiro devant la Commission des affaires économiques qui a examiné le rapport d’application de la loi du 25 juin 2008 relative aux OGM.

Selon l’élu, le projet de décret, qui ne devrait pas être publié avant le printemps 2011, devrait suivre « assez fidèlement les orientations du CEES et notamment sa proposition consistant à prévoir deux possibilités d’étiquetage pour les produits d’origine animale selon que l’alimentation des animaux est garantie sans OGM en dessous de 0,1 % ou sans OGM entre 0,1 % et 0,9 % ». Les premiers produits pourraient être identifiés par la mention « nourri sans aliments OGM » et les seconds par l’expression « nourri sans utilisation d’OGM ». Un choix qui parait « discutable » pour Germinal Peiro à cause « du point de vue de la clarté de l’information fournie au consommateur mais aussi de la signification de la « zone grise », située entre 0,1 % et 0,9 % ».

Entre 0,1 et 0,9 % de présence d'ADN transgénique (« zone grise »), c'est-à-dire pour les animaux nourris avec des végétaux non étiquetés OGM, le HCB recommande la mise en place d'un étiquetage spécifique.

Lire la présentation du rapport d’application de la loi n° 2008-595 du 25 juin 2008 relative aux OGM (MM. Antoine Herth et Germinal Peiro, rapporteurs).

« La proposition de Carrefour ne correspond pas à la proposition du HCB qui demande un dépistage à 0,1 %. Pour moi, l’étiquetage « nourri sans OGM » devrait correspondre pour le bétail alimenté sur toute sa vie avec des produits contenant moins de 0,1% d’ADN transgénique et non 0,9 % », signale Christophe Noisette de l’association Inf’OGM.  

Une initiative qui doit encourager la filière de la grande distribution et de l’industrie agroalimentaire

La démarche de Carrefour est saluée par le WWF et félicitée par Greenpeace. Elle doit quand même aller plus loin pour Arnaud Apoteker, le chargé de campagne OGM pour cette dernière association, qui désire l’absence d’OGM pour tous les produits à marque distributeur et dans tous les pays où le géant de la distribution possède des magasins.

« Aujourd’hui, via les importations massives notamment du continent américain, les filières animales françaises sont très fortement contaminées par la présence d’OGM sans que le grand public ne le sache, explique-t-il. Les filières « sans OGM » sont celles qui subissent le surcoût lié à la ségrégation des filières et doivent donc tenter de valoriser ces efforts. On peut espérer que l’initiative de Carrefour aide suffisamment pour préserver et amplifier le poids des filières « sans OGM » en France. »

Pour Christophe Noisette, d’ Inf’OGM, « il est intéressant que les grosses entreprises se tournent vers cette démarche car elles seront obligées de donner un signal positif à la filière non OGM en amont, notamment à celle du soja, au Brésil mais aussi en Ukraine et en Chine notamment. La question étant ensuite de savoir si Carrefour va prévoir des substituts aux OGM pour exclure le soja, végétal qui vient de l’autre côté du globe et qui contribue aux problèmes environnementaux dont la déforestation de la forêt amazonienne ».

Sans compter les problèmes sociaux et sanitaires qui en découlent tels que l’expulsion des petits paysans et les épandages de produits phytosanitaires toxiques.

L’Union Européenne (UE), premier importateur mondial de soja, a acheté 37 millions de tonnes (Mt) de soja aux deux tiers sous forme de tourteaux pour l’alimentation animale entre 2005 et 2006. Le plus gros importateur et consommateur européen de tourteaux, principalement en provenance du Brésil : 22 % du soja exporté par le Brésil est destiné à la France. Sachant que depuis 1998, 13,5 millions d’hectares de forêt amazonienne ont disparu au bénéfice de la culture de soja, il serait plutôt grand temps de trouver une alternative à l’alimentation des nos animaux herbivores qui devrait plutôt se composer principalement d’herbe et de luzerne. (source : rapport "Vers plus d’indépendance en soja d’importation pour l’alimentation animale en Europe_Cas de la France" (Janvier 2009) disponible sur le site du WWF)

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