Pour sauver la planète consommer mieux ne sera pas suffisant

lundi 31 janvier 2011 Écrit par  Yves Heuillard

rayons d'un hypermarché"Si l’on veut diviser par quatre les émissions de gaz à effet de serre dans les pays développés, il faut modifier les comportements sans tarder – sous peine d’aboutir à une augmentation de la température qui aurait des conséquences catastrophiques pour la planète." Des propos d'écolos catastrophistes ? Détrompez-vous...

Ces propos sont tirés du rapport du Centre d’analyse stratégique « Pour une consommation durable, 25 propositions pour une politique concrète » par Vincent Chriqui Directeur général du Centre d’analyse stratégique et Elisabeth Laville Présidente du Groupe de travail, Fondatrice et Directrice d’Utopies, agence de conseil en développement durable. Pour les auteurs du rapport « consommer mieux  ne sera pas forcément suffisant : procurer aux neuf milliards d’êtres humains présents sur la planète en 2050 des conditions de vie décentes suppose d’émettre moins de GES, de consommer moins de biens matériels non durables et de prélever moins de ressources naturelles, tout en maintenant la satisfaction du consommateur à un niveau égal, voire supérieur  ». Vous en restez comme deux ronds de flan.

Le rapport a été remis le 27 janvier 2011 à Nathalie Kosciusko-Morizet Ministre de l’écologie, du Développement durable, des Transports et du Logement. Rappelons que le Centre d'analyse stratégique est un organisme directement rattaché au Premier ministre

Le rapport est le fruit d'une vraie réflexion, originale, intelligente. Il s'intègre dans un débat d'idées planétaire et fait référence à ses penseurs et aux expériences faites dans d'autres pays, notamment le Royaume-Uni, la Finlande et la Suède. Il émane certes d'un service de la République dont précisément l'objectif est d'être intelligent, mais il nous fait plaisir d'en souligner la qualité et d'inciter nos lecteurs à sa lecture (lien en fin d'article).

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Le rapport propose une définition de la consommation durable qui s'oppose au consumérisme vert et qui amène à une triple évolution de la société de consommation :  un changement dans les finalités de la consommation, qui ne doit plus apparaître comme la principale voie d’accès au bien-être et le symbole majeur des relations sociales ; un changement dans les pratiques et comportements, poussant les citoyens à satisfaire leurs besoins par une consommation plus respectueuse des hommes et de la planète ; un changement de la culture et des modes de vie, qui amène les citoyens, grâce au temps et aux ressources ainsi libérés, à explorer ou à redécouvrir d’autres facettes de l’art de vivre en équilibrant les valeurs matérielles et immatérielles, objets ou non d’échanges marchands (culture, art, sport, loisirs, vie associative, etc.).

Morceaux choisis

Nous ne résistons pas à vous faire profiter de quelques extraits.

"L’écoulement de la production s’appuie sur une culture consumériste, érige la consommation au rang de motivation essentielle et de symbole de réussite. Ce modèle est désormais insoutenable, et ne traiter qu’une seule de ses dimensions serait se condamner à l’échec."

"Dans les sociétés modernes, la consommation a dépassé la simple quête d’utilité ou de fonctionnalité. Le consumérisme conduit les individus à associer accumulation matérielle et bien-être, avec pour conséquences l’épuisement des ressources, la pollution de l’eau, des sols, de l’air, le réchauffement climatique, l’exploitation des travailleurs dans les pays en développement… C’est en réaction à une surconsommation non durable – car excessive dans ses prélèvements et ses rejets, et le plus souvent inéquitable – qu’il faut penser la consommation durable."

"l'augmentation de la consommation et du produit intérieur brut (PIB) ne suffit plus à améliorer le bien-être et le bonheur des individus. Les études mettent en évidence qu’au-delà d’un certain niveau de revenu, l’indicateur de « prospérité ressentie » tend à stagner alors même que le PIB continue à progresser. Si on ne peut nier qu’il existe une dimension matérielle du bien-être, la richesse économique n’est manifestement pas synonyme de prospérité individuelle."

 

 

Repenser la démocratie et payer le carbone

Le rapport prône une évolution vers une société durable qui doit être amorcée en douceur, le plus tôt possible. Celle-ci devra être suffisamment attractive pour motiver les changements de comportements et se construire en collaboration avec les parties prenantes. Les auteurs font référence au  récent livre de Dominique Bourg et Kerry Whiteside, qui propose de “repenser la démocratie” pour répondre au défi écologique(1). 

Les 25 propositions présentées comme concrètes ne le sont pas toujours autant qu'on l'aurait souhaité (en lire ici le résumé). Nous retenons particulièrement la proposition N°4 qui vise à mettre en place les outils économiques pour "réintégrer la valeur des externalités environnementales et sociales dans le prix des produits et services et de développer une fiscalité écologique qui favorise la consommation durable".  Si ceci vous fait anticiper le retour de la taxe carbone, vous avez raison. Les auteurs précisent que nous devrons "payer le carbone que nous émettons en veillant à ce que ce coût soit acceptable pour les ménages défavorisés". Selon les secteurs, ils conseillent d’instaurer  une taxe, un marché de quotas, une norme, un dispositif de bonus-malus, un taux de TVA réduit pour les éco-produits (comme envisagé dans la Stratégie nationale de développement durable 2010-2013) ou enfin de refondre les dispositifs de financement collectif basés sur le principe du « pollueur-payeur » s’ils sont déficients.

Décroissance ?

Le rapport flirte parfois avec des idées qui pourraient faire passer ses auteurs pour des tenants de la décroissance. D'où une nécessaire mise au point : "il ne faut pas confondre politique de consommation durable et décroissance. L’idée n’est pas de « consommer moins » mais bien plutôt de « consommer mieux ». Il ne s’agit donc aucunement de prôner l’émergence d’une société de la décroissance, qui ne serait compatible ni avec le développement de l’économie française ni avec la soutenabilité de notre endettement ou le paiement des dépenses sociales. Il nous faut définir au contraire une politique qui entraînera une modification progressive des circuits économiques, encouragera l’innovation technologique et sociale, et favorisera ainsi la compétitivité de nos entreprises".

Toutefois, sur ce point précis d'une société qui resterait une société de croissance tout en consommant durablement, la lecture du rapport ne convainc pas totalement. Non que les auteurs, aient souhaités rester dans le politiquement correct - l'intelligence du texte tout entier exclut cette hypothèse. Ils auront plutôt souhaité simplifier une pensée trop en avance sur son temps, et pas pour autant décroissante, pour être comprise et acceptée par des politiques le nez dans le guidon.

Lire le rapport complet

Note
1) Vers une démocratie écologique. Le citoyen, le savant et le politique. Paris, Seuil/La République des idées, 2010.