Les écologistes embobinés par le lobby du gaz de schiste

vendredi 29 avril 2011 Écrit par  Yves Heuillard

Manifestation contre les gaz de schiste

Une étude récente montre que le gaz de schiste ne serait pas plus propre que le charbon. L'industrie sort la sienne avec des résultats opposés. Les écologistes croient trouver là un nouvel argument contre les gaz de schiste - à tort. [Photo Marcovdz, manifestation à Marseille]

DDmagazine, a été l'un des premiers médias français à relater les inquiétudes des défenseurs américains de l'environnement concernant l'exploitation des gaz et huiles de schiste (1) et les risques de pollutions irréversibles des nappes phréatiques par des hydrocarbures. Le 13 mars dernier, le Professeur Robert W. Howarth, de l’Université américaine Cornell, à New York, publie une étude (2) dans la revue scientifique à comité de lecture Climatic Change montrant que, sur l'ensemble de son cycle de vie, le gaz de schiste n'est pas plus propre que le charbon.

Howarth montre que l’exploitation des gaz de schiste, au niveau mondial, a un impact sur l’effet de serre au moins égal à toutes les autres formes d’énergies fossiles, charbon inclus. Cette étude remet bien entendu en cause l’un des principaux arguments de l’industrie des gaz de schiste qui présente cette énergie comme "propre".

Le gaz de schiste : pas propre du tout

De l'exploitation, du traitement et du transport du gaz naturel il résulte toujours des fuites dans l'atmosphère (voir par exemple notre article "BP a-t-il ouvert une autre porte de l'enfer"). L'étude de Robert W. Howarth montre que, dans le cas des gaz de schistes, les fuites sont de 30 % à 100% supérieures à celles des exploitations conventionnelles. Plus précisémenet, de 3,6 à 7,9% des gaz de schiste exploités partiraient dans la nature. Il montre également que le procédé d'extraction, qui utilise de grandes quantités d'eau, est lui même très gourmand en énergie et donc générateur de CO2.

Précisons pour notre lecteur que le gaz naturel, du méthane en fait, est un gaz à effet de serre 25 fois plus efficace que le CO2, mais qu'il reste moins longtemps dans l'atmosphère. Howarth fait donc des projections sur 20 et 100 ans. L'étude de Howarth compare ensuite l'ensemble des cycles de vie des différents combustibles (gaz de schiste, gaz naturel conventionnel, fuel, charbon). Comparé au charbon, et sur 100 ans conclut-il, les pires gaz de schiste polluent 18% de moins que les pires charbons, et les meilleurs gaz de chiste 15% de plus que les meilleurs charbons.

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Réaction des gaziers

La réaction de l’industrie du gaz de schiste ne s’est pas faite attendre. Elle a pris la forme d’une autre étude (3) publiée le 19 avril sur le site de l’American Cleanskies Foundation qui arrive… à la conclusion inverse : l’utilisation de gaz de schiste pour générer de l’électricité engendrerait environ moitié moins d’émissions de gaz à effet de serre que l’utilisation d’autres énergies fossiles. Cette étude commence à être reprise par les médias d’affaires aux Etats-Unis et commence à jeter le doute sur les conclusions de l’étude du professeur Howarth.

En France l'association Générations Futures dénonce aujourd’hui la faiblessse de cette deuxième étude. L'association fait remarquer que "l'étude Gregory C. Staple et Joel N. Swisher n’a pas été publiée dans une revue scientifique à comité de lecture ; et donc elle n'a reçu aucune forme de validation scientifique, contrairement à l’étude de Robert W. Howarth. De plus, elle a été publiée sur le site de l’American Cleanskies Foundation (4) un organisme sans but lucratif fondée en 2007 pour promouvor une utilisation renforcée du gaz naturel, des renouvelables et de l’efficacité énergétique".

Deux études pas tout à fait comparables

En fait si on lit bien, on voit toutefois que la deuxième étude, celle-mise en cause par les défenseurs de l'environnement, concerne le cas où le gaz est utilisé pour produire de l'électricité. Ce qui signifie que les deux études ne traitent pas exactement du même sujet. L'étude de l'industrie considère que les centrales électriques à gaz seraient de l'ordre de 50% moins émettrice de CO2, que les centrales au charbon de même type. Ce qu'un élève de seconde peu calculer ; et il trouverait ce chiffre exact. Elle considère aussi, ce qui est vrai encore, que l'efficacité des meilleures centrales à gaz est plus élevée que celle des meilleures centrales à charbon (centrales à cycle combiné).

Néanmoins Robert W. Howarth a anticipé l'objection et il dit : "si le gaz extrait sert à faire de l'électricité, celui-ci regagne quelques avantages du fait de la meilleure efficacité des centrales à gaz. Mais ceci ne change pas tellement mes conclusions : le gaz de schiste voisine et même dépasse le charbon (sur tout son cycle de vie, ndlr) en matière d'émissions de gaz à effet de serre."

L'industrie n'a pas tort d'axer sa démonstration sur la production d'électricité car c'est l'usage très majoritaire du charbon. Mais dans les deux études, certaines hyopthèses, en particulier les fuites de gaz pendant l'extraction et le transport, les émanations de grisou des mines de charbon, sont faites avec peu de précisions. Dans les deux études, les deux parties peuvent aussi faire valoir des progrès qui amélioreraient les processus. Le débat est loin d'être clos. Malgré tout, l'étude de Howarth a le mérite d'attirer l'attention du monde sur la très relative propreté du gaz en général, et bien plus encore, de celle du gaz de schiste.    

Les écologistres entrainés sur un mauvais terrain

Mais les écologistes confondent ici deux combats. Le premier, qu'ils sont peut être sur le point de gagner en France, concerne au premier chef les dégats de l'exploitation des gaz de schiste, par fracturation hydraulique, sur les nappes phréatiques et l'environnement en général. Des dégâts dont tout le monde peu se convaincre facilement, des dégâts qui ont des répercussions immédiates, et graves, sur la vie des populations, et dont la réalité a déjà convaincu beaucoup d'élus.

En revanche le deuxième combat, à savoir si le gaz de schiste génére, sur tout son cycle de vie, plus ou moins de gaz à effet de serre que le charbon, est d'un tout autre ordre. Nous l'avons vu, il est plus complexe, moins impliquant pour le public et les élus, et bien plus difficile à expliquer. C'est un débat intéressant, mais un débat d'experts. Sans compter qu'il donne des arguments au promoteur du charbon dont on peut dire désormais qu'il est... aussi propre que le gaz ! 

En déplaçant le problème sur le bilan des émissions de gaz à effet de serre, les gaziers ont bien bien joué, puisque les défenseurs de l'environnement ont repris leur balle au bond, se détournant de leur sujet principal.

Notes

(1) Le « gaz de schiste » et l’« huile de schiste » sont des hydrocarbures contenus dans des roches sédimentaires argileuses, situées entre 1 et 3 kilomètres de profondeur, qui sont à la fois compactes et très peu perméables. Il s’agit de gisements "non conventionnels" car piégés dans la roche et ne pouvant pas être exploités de la même manière que ceux contenus dans des roches plus perméables. L’exploitation nécessite le plus souvent des forages horizontaux et une fracturation hydraulique des roches profondes.

(2) Howarth, R. W., R. Santoro, and A. Ingraffea. 2011. Methane and the greenhouse gas footprint of natural gas from shale formations. Climatic Change Letters

(3) The Climate Impact Of Natural Gas and Coal-Fired Electricity: A Review of Fuel Chain Emissions Based on Updated EPA National Inventory Data. By Gregory C. Staple and Joel N. Swisher

(4)  http://www.cleanskies.org/about.html