Le nucléaire ou le retour à l'âge de pierre ?

mercredi 04 mai 2011 Écrit par  Yves Heuillard

Pienture des Grottes de Lascaux | Photo Wikimedia Commons

"Retour à la bougie", "à l'homme des cavernes", les partisans d'un développement durable connaissent bien ces arguments qui visent à présenter leur vision d'une société assagie et sobre, comme un retour en arrière. En visite à Gravelines, le Président de la République ne comparaît-il pas encore la remise en question du nucléaire à "faire le choix du moyen-âge". [Photo, Wikimedia Commons]

Pour donner du grain à moudre à nos neurones, nous reproduisons ci-après quelques extraits d'un texte de Louis Puiseux, ancien économiste à la direction d'EDF, auquel nous rendons hommage.   

Dans les années 70, Louis Puiseux participe à l'élaboration du plus grand programme nucléaire du monde. Il devient directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales en 1978. Il est l'auteur visionnaire et controversé de La Babel Nucléaire (1977) et de Crépuscule des atomes (1986). Les textes ci-dessous sont extraits de La Babel nucléaire.

"Il n'y a pas pire que les optimistes du progrès, férus de science, pour méconnaître la réalité des sociétés primitives et y projeter leurs fantasmes. On continue malgré les évidences ethnographiques, de nous présenter l'homme primitif comme un sauvage écrasé par son environnement écologique, sans cesse guetté par la famine et l'angoisse. Bref : une économie de misère.

Rien de plus faux. L'homme paléolithique est un nomade, qui vit de chasse et de cueillette, par groupe de quelques dizaines d'individus, qui dépend de la bête pour son alimentation, son vêtement, sa parure, ses outils ; son espérance de vie n'est certes pas longue, mais il ne se tue nullement au travail. Trois ou quatre heures par jour si l'on en juge pas les primitifs survivants."

Crépuscule des atomes

Ouvrage de Louis Puiseux, Crépuscule des atomes | Photo de couverturePrésentation par l'éditeur Hachette, de l'ouvrage de Louis Puiseux (nous sommes en 1986) :

"Windscale, 1957 ; Khystym, 1958 ; Three Mile Island, 1979 ; Tchernobyl, 1986...
La liste des catastrophes atomiques est désormais assez longue pour permettre d'évaluer les vrais danger du nucléaire civil. La question fait l'objet de débats passionnés dans tout l'Occident.

Seuls les français paraissent résignés, anesthésiés par une information à sens unique.

Le passage sur la France du nuage de Tchernobyl a montré combien les responsables, liés par la tradition du secret militaire, redoutaient de faire confiance à la population."

"La seule société du bien-être"

Puiseux fait référence à Marshall Salhins, professeur d'université américain, auteur de l'ouvrage Stone age economics (traduction française chez Gallimard : âge de pierre, âge d'abondance. économie des sociétés primitives), un livre provocant et drôle qui montre au contraire que la société primitive est la première, et jusqu'à présent la seule société du bien-être. (On pourra aussi lire du même auteur, La découverte du vrai sauvage, et autres essais chez NRF Gallimard, 2007).

Puiseux, fait aussi référence à Pierre Clastres, anthropologue français, directeur d'études à l'école Pratique des Hautes études jusqu'en 1977 (il décède accidentellement cette année là). La thèse principale de Clastres est que les sociétés premières ne sont pas des sociétés qui n'auraient pas encore découvert le pouvoir et l'état, mais au contraire des sociétés construites pour éviter que l'état n'apparaisse.

"à l'encontre de toutes les reconstitutions idéologiques" nous dit Louis Puiseux, "les témoignages des ethnologues qui y sont allés voir, présente le primitif comme un homme insouciant, prodigue, non-chalant, désinvolte, et jamais pressé, qui vit au jour le jour, se contente d'un équipement ultra-léger pour pouvoir changer constamment de terrain de chasse avant que la décroissance des rendements ne l'affame, ignore le sens de la propriété (toute richesse est un fardeau), déteste l'effort prolongé, et  considére la liberté de mouvement comme une valeur suprême. [...] Il ne sait rien de l'insatiabilité des besoins dont la société moderne a fait son postulat de départ. [...] En vérité, les sociétés primitives sont des sociétés du refus de l'économie, et le mode de production domestique qui y règne recèle un principe anti-surplus."

"Engrangeons cet énorme paradoxe" dira encore, l'économiste d"EDF, "la société humaine a vécu des centaines de millénaires selon des principes inverses des nôtres.[...] Les déesses mères des sociétés néolithiques qui représentaient la fécondité de la terre sont définitivement supplantées à la tête du panthéon, en Orient, comme en Occident, par les dieux mâles, porteurs de foudre ou guerriers".

Ce texte, qui introduit un ouvrage sur le nucléaire, à un moment où les dirigeants du pays se prosternent tous devant l'atome, contient en filigrane, plus de 30 ans en avance, les idées de certains des plus ardents défenseurs de l'environnement d'aujourd'hui. Puiseux écrit encore dans Crépuscule des Atomes, au lendemain de Tchernobyl : "Mais enfin, nous sommes avertis. [...] Et on ne s'en tirera pas en abaissant le rideau de fer mental."

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