L'Allemagne championne inattendue d'un passage radical vers l'énergie verte

vendredi 20 mai 2011 Écrit par  Christian Schwägerl

Allemagne : paysage industriel dans la région de Cologne.

Le désastre nucléaire de Fukushima a convaincu la Chancelière Angela Merkel, que l'atome ne serait jamais une solution viable pour son pays. Du coup, elle s'est engagée dans le plan le plus ambitieux jamais imaginé pour faire tourner une économie avancée avec des énergies renouvelables.

La Chancelière allemande Angela Merkel est tout sauf une écolo de gauche. Son parti, l'Union chrétienne-démocrate (CDU) est l'équivalent politique des Républicains aux Etats-Unis (en France de l'UMP, ndlr). Son gouvernement de coalition est franchement en faveur des entreprises. Souvent présentée comme la personnalité politique la plus puissante d'Europe, Angela Merkel a pour priorité la croissance économique et la création d'emplois.

à propos de cet article
Christian SchwäegerlSon auteur, Christian Schwägerl, journaliste de l'environnement, travaille à l'hebdomadaire allemand Der Spiegel.
L'article original a été publié en anglais par le site Yale Environment 360, une publication de la Yale School of Forestry & Environmental Studies, internationalement reconnue pour son excellence.
Traduction française par ddmagazine.com avec l'aimable autorisation de Yale e360.

Pourtant si la Chancelière réussit sa nouvelle politique énergétique, elle sera le premier chef de gouvernement à faire passer une nation industrielle, du nucléaire et des combustibles fossiles, aux énergies renouvelables.

Dans le courant du mois de mars dernier, réagissant au désastre japonais de Fukushima, Angela Merkel annonce une accélération du programme de démantèlement des 17 réacteurs nucléaires allemands ; elle surprend alors le public et les autres gouvernements. La chancelière affirme maintenant qu'elle veut réduire les consommations de charbon, accélérer la validation d'investissements en faveur des énergies renouvelables, et réduire drastiquement les émissions de CO2. En pratique ceci signifie que les 81 millions d'Allemands vivant entre le nord des Alpes et la mer du Nord couvriront, d'ici quelques décennies, leurs énormes besoins énergétiques avec l'éolien, le solaire, la géothermie, et la biomasse. Et même, d'ici 2030, l'électricité verte pourrait bien être la principale source d'énergie pour les usines allemandes et les ménages.

"Nous voulons mettre fin à l'usage de l'énergie nucléaire et entrer dans l'âge de l'énergie renouvelable le plus vite possible", dit Angela Merkel.

Après cette annonce surprenante de la Chancelière, et à l'approche des élections régionales dans le sud du pays, l'opposition de gauche dénonce un coup politique, un acte d'opportunisme et même, une décision suggérée par la panique. Mais après que les élections furent perdues pour son propre parti, Merkel tient bon. Ces dernières semaines, sur l'impulsion de la Chancelière, les représentants officiels du gouvernement ont déjà donné des détails de ce tournant énergétique.

Des chiffres stupéfiants 

Les chiffres qui circulent en ce moment à Berlin sont stupéfiants. L'administration Merkel envisage, au plus tard en 2022, d'arrêter les réacteurs nucléaires - qui ont fourni pendant des années et de façon fiable près d'un quart de l'énorme demande électrique de l'Allemagne. Elle veut doubler la part des renouvelables à 35 % de la consommation en 2020, 50% en 2030, 65% en 2040 et 80% en 2050.

« Le plan fait de l'Allemagne le plus grand laboratoire de croissance verte»Ceci fait de l'Allemagne le plus grand laboratoire de croissance verte du monde. Aucun autre pays du G20, le club des puissances économiques, s'est lancé dans pareil programme. Aux états Unis, le président Obama est en train d'étendre les garanties de prêts à l'industrie nucléaire pour construire plus de réacteurs (104 en fonctionnement, ndlr), en même temps que les républicains bloquent toute mesure visant à réduire les émissions de CO2. L'Allemagne est la plus puissante économie de l'Europe. Faire d'un tel pays le creuset des énergies renouvelables devrait le transformer en un champion incontesté pour quiconque dans le monde s'intéresse à l'environnement et à l'industrie des technologies vertes.

Il est évident que comparé aux autres dirigeants du monde - dont Barack Obama -, Angela Merckel a réagit de manière totalement différente. Dans le passé, elle aussi était pro-nucléaire. Elle était convaincue que l'énergie nucléaire était sûre et que l'accident de Tchernobyl n'était le résultat que de l'inefficacité des Soviétiques, et pas du tout de la technologie elle-même. L'année dernière encore, n'a-t-elle pas bataillée pour prolonger la durée de vie des réacteurs allemands de 12 ans (en moyenne), contre une forte opposition des écologistes et de la gauche.

Une Chancelière de formation scientifique

De mon point de vue, la clé pour comprendre le changement radical de la chancelière réside dans sa lointaine histoire personnelle. Dans les années 1980, bien avant qu'elle entre sur la scène politique, Angela Merkel était chercheur en chimie quantique dans l'ancienne Allemagne de l'Est. La chimie quantique étudie la probabilité d'événements au sein des structures atomiques et moléculaires. Ses années de recherches lui instillèrent la conviction qu'elle était plutôt bonne pour déterminer les chances qu'un événement se réalise, pas seulement en physique de la matière, mais aussi en politique. Elle me confiait dans les années 90 que les opposants à l'énergie nucléaire étaient "mauvais dans l'estimation des risques".

Angela MerkelPour Angela Merkel "le désastre de Fukushima a changé pour toujours la façon dont nous définissons le risque en Allemagne". Photo WEF.

Puis vint la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. La chancelière réalisa alors qu'elle s'était complètement trompée sur la probabilité d'un tel accident dans une économie avancée. Son approche scientifique des probabilités et du rationnel fut ébranlée à cœur. Si un tel accident était possible au Japon, il pouvait aussi bien se produire en Allemagne - pas du fait d'un tsunami évidemment, mais d'un événement tout aussi peu probable. De son point de vue, les essais grandeur nature de l'énergie nucléaire avaient échoué. Se définissant elle-même comme un esprit rationnel, elle se devait d'agir.

à la télé, Angela Merkel assiste à l'explosion du toit d'un des réacteurs de Fukusima. "C'est fini" dit-elle à l'un de ses conseillers immédiatement après, "Fukushima a changé pour toujours la façon dont nous définissons le risque en Allemagne".

« Nous ne pouvons plus mettre en avant un risque de une chance sur 10 millions... »Le ministre allemand de l'environnement, Norber Röttgen, un conservateur, s'est récemment fait l'écho de cette ligne de pensée : "Fukushima a remplacé la définition mathématique du risque résiduel en matière d'énergie nucléaire, par la terrible réalité du terrain". Et d'ajouter : "nous ne pouvons plus mettre en avant un risque insignifiant d'une chance sur dix millions après avoir réalisé que ça peut vraiment arriver dans une société high-tech comme le Japon."

Un immense défi

Le nouveau plan représente un immense défi en terme de coût et de faisabilité. En période de pointe, l'Allemagne fournit une puissance électrique de 82 gigawatts, dont la moitié vient du charbon, 23% du nucléaire, et 17% des renouvelables. Ce qui veut dire que, si la sortie du nucléaire et les objectifs de réductions des émissions de CO2 doivent être accomplis, les trois quarts des sources de production électrique devront être remplacées par des sources renouvelables, et ce en quelques décennies.

L'Allemagne est toutefois bien partie. Depuis les années 90, la loi sur les énergies renouvelables (Erneuerbare-Energien-Gesetz, ndlr), a généré des milliards d'euros d'investissement dans les projets verts des particuliers et des investisseurs. La loi garantit que chaque kilowattheure d'électricité renouvelable produit sera racheté et injecté dans le réseau électrique selon des barèmes de prix favorables. Les prix de rachat varient selon la source de l'énergie, mais ils sont considérablement plus élevés que les prix normaux de l'électricité et garantis pendant 20 ans. Ceci rend l'investissement dans les énergies renouvelables très attractif ; en témoigne la prise de participation récente de Google dans un parc solaire*.

éoliennes en Allemagne proche de la Mer Baltique
Eoliennes dans le nord de l'Allemagne. Photo cc Benefit of Hinsight  

Le résultat c'est que la part des énergies renouvelables a bondi, de 5% dans les années 90, à 17 % aujourd'hui. Il suffit de voyager en Allemagne pour s'en apercevoir. Dans le nord les fermes éoliennes sont maintenant caractéristiques de nombreuses régions, en particulier le long des côtes de la Mer Baltique. Dans le sud, plus ensoleillé, les toits de villages entiers sont recouverts de panneaux photovoltaïques. Dans les champs de nombreuses régions, la couleur jaune du colza est bien visible car la plante est largement utilisée pour produire du biodiesel. De plus en plus de fermes sont équipées de gros réservoirs pour stocker le biométhane issus du maïs ou des résidus des exploitations agricoles.

Couvrir la Mer Baltique d'éoliennes

Le plus grand espoir d'Angela Merkel pour son virage énergétique est placé dans les éoliennes en mer. Après un démarrage plutôt léthargique, plusieurs projets sont en construction. Le 2 mai dernier, lors d'une cérémonie d'inauguration, la Chancelière a fièrement appuyé sur le bouton de mise en marche de 21 éoliennes gigantesques construites à 16 kilomètres des côtes baltiques ; de quoi alimenter 50 000 foyers en énergie renouvelable.

Le parc éolien se nomme Baltic 1 ; il est le premier du genre. Les turbines sont construites par Siemens, une entreprise dont la majeure partie du chiffre d'affaire, provenait encore récemment de la construction de centrales thermiques aux combustibles fossiles ou de centrales nucléaires. Baltic 1 est exploité par EnBW, un électricien allemand, qui pour le moment n'avait produit pratiquement que de l'électricité nucléaire. Rien ne pouvait mieux symboliser la nouvelle politique que ce parc éolien en mer.

Des centaines de milliers d'emplois à la clé

Le pari d'Angela Merkel, c'est que les technologies environnementales représenteront l'une des principales ressources économiques de l'Allemagne. Déjà la part allemande du marché mondial des technologies vertes est de 16 %, ce qui se traduit par des milliards d'euros. Selon Norber Röttgen, dans les dernières décennies, les énergies renouvelables ont généré 300 000 nouveaux emplois de cols verts (par analogie aux cols blancs pour les cadres, ndlr). Des entreprises comme Siemens et Bosch entendent devenir des multinationales vertes. Des milliers de petites et moyennes entreprises intègrent les technologies vertes dans une part importante de leurs stratégies d' investissements et dans leurs perspectives d'affaires.

Les experts admettent que la transition sera coûteuse et qu'elle comporte des risques. Les citoyens allemands paient déjà 5 centimes de plus par kWh pour financer le système de tarifs de rachat qui garantit aux propriétaires d'éoliennes ou d'installations géothermiques de vendre leur électricité sur le réseau à un prix favorable. Pour une famille moyenne de 4 personnes, ceci représente de l'ordre de 150 euros par an. Et avec un investissement prévisible de centaines de milliards d'euros, les consommateurs peuvent s'attendre à des factures mensuelles de plus en plus salées. De quoi tester la véritable adhésion des allemands au plan de la Chancelière.

« Plus on consomme de pétrole, plus les prix montent ; plus on consomme d'énergie renouvelable, plus les prix baissent »Mais Norbert Röttgen, le ministre de l'environnement, fait remarquer qu'un tel développement de masse des énergies renouvelables entraînera les prix à la baisse : "plus les gens vont consommer de pétrole et de charbon, plus les prix vont grimper ; mais plus les gens vont consommer d'énergies renouvelables, plus les prix vont baisser." Röttgen poursuit : "plutôt de d'envoyer des milliards d'euros en Russie ou chez d'autres producteurs de ressources énergétiques, l'Allemagne va maintenant donner cet argent à ses ingénieurs spécialistes des technologies vertes, et ses fabricants locaux." Reste que maintenir le coût de la transition suffisamment bas, et empêcher les entreprises énergivores de délocaliser en Roumanie ou en Chine restera difficile.

à ces coûts élevés, il faudra ajouter la nécessaire restructuration du réseau de distribution. Installer des éoliennes et des panneaux solaires n'est pas suffisant. Il faut un nouveau réseau, de même que des moyens de stockage de l'électricité. Comme le vent et le soleil sont très variables, l'électricité sur le réseau sera de plus en plus intermittente. L'énergie devra circuler sur des centaines de kilomètres depuis les parcs éoliens de la Mer du Nord, vers les régions industrielles de l'Ouest et du Sud. Les experts estiment que plus de 4000 kilomètres de lignes "éco-électriques" seront nécessaires pour relier les centres de production aux lieux de consommation, et pour éviter les coupures. Stocker l'électricité lorsque les vents sont forts ou quand le soleil luit suffisamment reste un défi non-résolu aujourd'hui (voir un article sur le sujet ici, ndlr).

De sérieuses oppositions

Même si nous résolvons tous les problèmes techniques, ce n'est pas si facile dedéployer un tel projet à l'échelle d'une nation. Beaucoup d'allemands n'aiment pas les éoliennes et les appellent "des asperges". Des projets hydrauliques et éoliens font face à de sérieuses oppositions. Idem pour les lignes "éco-électriques" qui visuellement n'ont rien de différent des lignes classiques ; les populations doivent encore être convaincues de sacrifier au bien commun quelques horizons inaltérés.

La cicatrice du rideau de fer
devient une ceinture verte

L'ancien Rideau de fer ente l'Est et l'Ouest devient réserve naturelle

Plus de 20 ans après la réunification de l'Allemagne, le rideau de fer, l'ancienne zone interdite défendue par 1400 km de fils de fer barbelés et de miradors entre l'Ouest de l'Est, devient une réserve naturelle unique au monde.

Sur ce sujet, nous recommandons l'article de Christian Schwägerl sur Yale e360 (en anglais). Nous le suggérons volontiers aux classes d'anglais car il mèle histoire, géographie et écologie de l'Europe. 

Photo cc Hardo via Flickr

Alimenter un pays entier par des énergies renouvelables soulève aussi, de façon surprenante, des problèmes environnementaux. On a découvert par exemple que les éoliennes en mer pouvait endommager le système auditif des marsouins, une petite espèce de cétacés protégée par la loi européenne. Autre exemple, le cadmium, un métal lourd que l'on trouve dans les panneaux solaires : ils peuvent intoxiquer les pompiers lors d'incendies, et poseront à terme des problèmes de recyclage. Les écologistes sont inquiets des conséquences du développement de la culture du maïs qui risque d'assécher les tourbières, en provoquant à la fois dégagements de gaz à effet de serre et pertes de biodiversité. Et sur le moyen terme, si le nucléaire est abandonné, l'Allemagne devra compter davantage sur le gaz.

L'exemple donné au monde

Dans le monde, malgré les problèmes et les chausses-trappes, le nouveau cap de la Chancelière force l'admiration. Lors d'une récente visite en Allemagne, William Reilly, ex-administrateur de l'Agence de protection environnementale des états Unis (EPA), a exprimé combien il était impressionné par ce virage énergétique, et par l'exemple qu'il donne au reste du monde. "Un tel changement de la part d'un gouvernement conservateur est à couper le souffle" devait-il me confier pour mon article dans Le Spiegel à la suite de ses entretiens avec les politiques allemands, les ONG, et les représentants du monde des affaires.

Les Japonais observent probablement ça avec intérêt. Le 8 mai dernier, le Premier ministre Naoto Kan renouvelait son soutien à l'énergie nucléaire. Au même moment, des représentants officiels de l'Ambassade du Japon à Berlin se demandaient ouvertement comment leur gouvernement pourrait toujours adhérer au nucléaire, alors qu'un pays comme l'Allemagne prenait des mesures audacieuses pour prospérer sans.

Photo d'ouverture. Montage de deux photos CC de ToucanRadio et Johndan

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