"Pour la cité l'automobile est un anachronisme"

vendredi 02 septembre 2011 Écrit par  Yves Heuillard

Le dialogue suivant est extrait d'une interview réalisée par la télévision publique française sur le thème des méfaits de l'automobile. Elle ne date pas d'hier mais reste d'une actualité stupéfiante et nous interroge sur la capacité de l'humanité à se changer. [En photo détail d'un collage de Adrian Kenyon*] 

Le reportage télévisé auquel nous faisons référence ici fait l'interview de plusieurs personnalités du monde politique et de la recherche sur les méfaits de l'automobile. Il date de 1973 ! Vous pouvez le voir intégralement sur le site de l'INA (Institut National de l'Audiovisuel) ou ci-dessous dans l'encadré. Parmi les intervenants, dont des politiques de l'époque, M. Bouladon, directeur des programmes de l'Institut Batelle à Genève, une fondation privée consacrée aux recherches sur le mieux être des hommes. Ses propos d'observateur libre sont d'une actualité étonnante. Nous en avons repris ci-dessous les temps forts.

L'INA ne précise pas le nom de l'excellent journaliste de l'époque. Dans la transcription ci-dessous nous sommes contraints d'y faire référence sous le nom de "Le journaliste".

Du moteur à explosion

La vidéo sur le site de l'INA

Le journaliste - Ici à L'institut Batelle vous semblez croire que le moteur à explosion est complètement dépassé ?

M. Bouladon - Oui mais il faut être prudent, pour la circulation en rase campagne c'est encore une bonne solution [...] Pour la cité, il faut être affirmatif, c'est un anachronisme ! On calcul très mal le coût exact du moteur à explosion au centre des villes, et si on le faisait on s'apercevrait que d'autres solutions qui paraissent plus chères sont en réalité moins chères. [...]

Un rapport récent d'un responsable de la ville de New York montre que l'automobile au centre de Manhattan (mais c'est à peu près le même chose au centre de Paris), c'est 6 ou 7% d'efficacité ; ce qui veut dire que sur 100 calories dépensées [pour faire tourner le moteur; ndlr] il y en a 94 qui partent en chaleur et qui ne servent à rien pour le transport du véhicule [autrement dit sur 100 litres consommés seul 6 litres servent à le faire avancer, ndlr]. C'est à peu près 12% du revenu [des ménages, ndlr] qui est dépensé pour l'automobile directement ; mais si on ajoute les frais indirects, c'est à dire le coût social, les accidents, les blessés, les morts, la pollution, le bruit, la pollution esthétique qui est difficile à chiffrer, tout ce qu'on dépense pour les routes, on est arrivé à un tiers du revenu américain ; c'est affolant !

De la voiture électrique

Le journaliste - L'une des solutions évoquée c'est la voiture électrique ?

M. Bouladon. On en parle depuis 80 ans, l'industrie automobile fait des travaux sérieux depuis 7 ou 8 ans, avec des budgets importants. [...]

Le journaliste - Avec la voiture électrique, il y aura dans les villes moins de fumées, moins de gaz et moins de bruit, mais les problèmes de circulation seront-ils résolus ?

M. Bouladon - Je crois que les gens se rendent compte de plus en plus que dans le triangle homme-auto-cité, il y a incompatibilité entre l'homme et l'auto à partir d'un certain nombre de voitures. je crois que tout le monde est unanime maintenant.[...] Et ça c'est quand même un changement. Il y a trois ou quatre ans encore tout le monde s'imaginait qu'à force de superposer les périphériques aux périphériques on pouvait écouler le trafic routier des villes. On s'aperçoit que plus on construit d'autoroutes et plus on construit d'automobiles. Les gens demandent des autoroutes pour fuir la ville qui a été rendue impossible par les automobiles...

Des piétons

M. Bouladon - Il faut recréer des espaces de vie agréables. Il y a des espèces en voie de disparition, on crée des parcs naturels. Eh bien faisons des parcs naturels pour les piétons au centre des villes ! [..] L'automobile n'a rien à faire au centre de la cité et finalement la marche est une bonne solution. Les gens font facilement 800 mètres, un km, sans être fatigué, qu'est-ce que c'est 10 minutes de marche ? Mais il faut construire des cheminements pour les piétons, des arcades, des auvents pour quand il pleut, et rendre l'environnement agréable avec des animaux qui courent et des enfants qui jouent.

De la bicyclette

Le journaliste (un peu honteux de sa question) - Voyez-vous un avenir à la bicyclette ?

M. Bouladon - Ah oui certainement ! La bicyclette est le moyen le plus efficace de propulsion qui ait été inventé ; c'est quelque chose de prodigieux, cent fois mieux que le Concorde. Si vous mettez sur un graphique tous les animaux et toutes les machines de l'homme en fonction de leur poids et des calories qu'ils dépensent à se déplacer, l'homme est aligné entre le rat et l'éléphant, mais l'homme à bicyclette sort du graphique, il est 5 fois meilleur que toutes les solutions existantes ! On pourrait mettre des bicyclettes gratuitement à disposition de toute la population car le coût social de l'automobile est de l'ordre de 4 ou 500 francs par mois...

Le monde défiguré, ruiné 

Le reportage dont les propos ci-dessous ont été extraits a été réalisé par l'ORTF** en 1973 sous le titre "La ville et l'automobile, la France défigurée". Près de trente ans plus tard on en est toujours au même point, à cette différence que malgré les certitudes de l'inefficacité de l'autombile dans les villes, et malgré un problème environnemental devenu dramatique, les pays en voie de développement s'appliquent à copier nos modèles de cités hérités du siécle précédent. 

à cette différence aussi que l'automobile électrique est prônée aujourd'hui comme la solution à tous les problèmes, montrée comme une voiture propre alors que - dans le monde - elle fonctionnera majoritairement à l'électricité produite par du charbon (voir notre article) et offrira donc un bilan environnemental moins bon que celui du moteur à explosion (voir en encadré ci-dessus les liens vers nos articles). Précisons que cela ne condamne pas complètement la voiture électrique même si elle est le fer de lance de l'industrie pour faire perdurer l'anachronisme, même si la voiture zéro émission est un mensonge.

Au plus haut de nos institutions des voix s'élèvent pour repenser l'automobile (notre article), mais le calcul du coût financier et social de l'automobile pour l'ensemble de la collectivité, gigantesque, démesuré, ruineux, est rarement effectué, et encore moins mentionné.

L'argument de court terme qui consiste à protéger notre industrie automobile et les revenus de l'état issus de l'automobile (dont les taxes sur les carburants) ne résiste pas à l'analyse : sur le terrain de l'automobile, les chinois, ou les indiens, nous batteront à plate-couture.

à l'inverse imaginer une autre organisation de la société dans laquelle l'automobile devenue accessoire laissera la place au développement de nouvelles industries, de nouveaux services, et de nouvelles cités est un pari gagnant. Les pays émergents, pour l'instant leurrés par nos modèles du 20ème siécle en réaliseront bientôt l'importance et seront nos clients. Nos sociétés occidentales ont un coup d'avance à jouer, un coup où l'environnement et le développement économique sont dans le même camp.

* Au sujet de la photo d'ouverture : Adrian Kenyon est un artiste français politiquement et environnementalement engagé.

** L’Office de radiodiffusion-télévision française (ou ORTF) était un établissement public à caractère industriel et commercial de l'état français chargé du service public de l’audiovisuel de 1964 à 1974. à l'époque la télévision était un monopole de l'Etat.

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