Autolib, Paris rate l'économie du partage

lundi 05 décembre 2011 Écrit par  Yves Heuillard

La Ville de Paris aurait pu développer un système de voitures partagées sur des bases différentes de celles d'Autolib et faire de Paris la capitale mondiale de l'économie du partage, l'économie humaine.

Le service de voitures partagées Autolib de la Mairie de Paris, inspiré de Vélib, a officiellement été lancé aujourd'hui. Développé et exploité par l'entreprise Bolloré, il s'écarte finalement assez peu de la location automobile classique. Je laisse à d'autres la critique de la voiture partagée au plan de sa valeur écologique (voir plus bas, la position des Amis de la Terre). Je suis surpris du manque d'analyse financière du projet dans lequel l'argent et le bien public se mêle avec l'intérêt d'une seule entreprise. Mais le propos de cet article est ailleurs : sommes-nous dans l'économie humaine, l'économie du partage, une économie au seul service du mieux-être humain et du développement de la société ? 

Ma réponse est non. Et même si le symbole de l'individualisme forcené qu'est l'automobile se prête assez mal à l'économie collective, je veux montrer ici qu'en matière d'auto-partage une autre voie aurait été possible.

Qu'est-ce que l'autopartage ? 

Dans l'autopartage une ou plusieurs voitures sont mises à la disposition d'un groupe de personnes qui établissent des règles pour en faire usage selon les besoins de chacun. L'autopartage part du constat que pendant la majeure partie de sa vie, une voiture n'est pas utilisée. Vous faites de l'autopartage si vous décidez de louer ou de prêter votre voiture plutôt que de la laisser dormir au garage. Vous faites encore de l'autopartage si vous décidez d'acquérir une voiture à plusieurs. Une ville propose un service d'autopartage dès lors qu'elle décide d'acquérir un parc de voitures pour le mettre à disposition de ses habitants. Il ne faut pas confondre l'autopartage avec le covoiturage qui consiste à emmener quelqu'un dans sa voiture.

Comment marche l'autopartage ?

Techniquement, dès lors que l'on partage un parc de voitures entre plusieurs personnes, il faut mettre en place un système de localisation et de réservation des voitures, doter les usagers d'une clé électronique, et équiper les voitures d'un dispositif d'ouverture des portes et de mise en marche que l'on peut programmer à distance, une fois la réservation faite.

En pratique c'est un peu d'électronique et pas mal de logiciels avec un accès via Internet ou via votre smartphone : vous vous connectez ; vous réservez ; la voiture est programmée pour fonctionner avec votre clé, à partir de telle date, pendant une certaine durée.

Quelle différence avec Autolib ?

D'un point de vue fonctionnel rien, ou très peu. Mais de mon point de vue, la Ville de Paris n’a pas vocation à faire des affaires, encore moins à faire des affaires avec une seule entreprise, à qui elle donnerait le monopole de la location de courte durée sur la chaussée publique. La vocation d’une collectivité locale c’est l’intérêt collectif et, entre autres choses, de permettre aux jeunes talents de trouver un contexte favorable au développement de leur esprit d’entreprise.

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Dans mes rêves, la Mairie de Paris investit donc dans la conception d'un système universel d'autopartage et le met dans le domaine public. Oui, vous avez bien lu, en Licence Creative Commons, "libre" si vous préférez (comme votre navigateur Internet Firefox ou votre traitement de texte OpenOffice). Et donc tous les constructeurs d'automobiles du monde peuvent l’intégrer dans leurs voitures, gratuitement. Mais aussi les loueurs, les gestionnaires de flottes d’entreprises, les stations touristiques, enfin tout le monde, vous, moi, et bien sûr l’entreprise Bolloré, l’exploitant d’Autolib.

Quels sont les avantages d'un système d'autopartage libre ?

"Libre" veut dire qu'il n'y a pas de brevet. La propriété intellectuelle du système appartient à tous. Dans les heures qui suivraient la publication de ses spécifications techniques, quelqu’un créerait l’application iPhone pour localiser les voitures mises à disposition par les autres, faire la réservation, et démarrer la voiture, soit directement à partir d’un iPhone, soit à partir d’une clé standard qu’on pourrait acheter dans les bureaux de tabac.

Quelqu’un d’autre inventerait immédiatement une application Facebook pour permettre à tous ses amis de partager leur voiture. Une compagnie aérienne proposerait de son côté une application qui vous permettrait de prendre la voiture d'un passager New Yorkais à destination de Paris, alors que vous même étant parti pour New York, votre voiture est disponible à Paris. Un promoteur immobilier inventerait forcément l'immeuble clé en main avec parc de voitures partagées. Et ainsi de suite, à l'infini, sachant que toutes ses applications pourraient communiquer entre elles, se combiner, s'associer, pusique toutes utilisent le même standard. Je suis sûr que vous avez déjà une idée.

"Autolib est aussi loin d'un système d'autopartage libre que l'Encyclopédie Larousse l'est de Wikipedia" Avec le système Autolib, c'est impossible. Seul son exploitant peut décider de nouvelles applications, qui chacune demande des investissements, et doit être rentable, rentable au sens de l'entreprise, pas nécessairement de la collectivité. Et ne parlons pas du temps nécessaire à chaque décision, qui impliquera des partenaires, des contrats, des royalties. Autolib est aussi loin d'un système d'autopartage libre que l'Encyclopédie Larousse l'est de Wikipedia.

Comment un système gratuit gagne de l'argent ?

Nous avons perdu l'habitude de raisonner collectivement. Nous associons "bénéfice" à "résultat financier". à supposer que la conception du système coûte à la Mairie de Paris, ce qui n'est pas certain, le bénéfice réside dans la diminution sensible du capital collectif investi dans l'automobile, dans les places de parking, dans l'occupation de la voirie. Le bénéfice, toujours au sens social du terme, c'est aussi la création de nouveaux services qui rendent la vie plus simple, et c'est enfin la création d'un nouveau tissu économique avec de nombreuses entreprises à la clé.

Notez que même si l'utilisation du système est gratuite, les services qui en découlent peuvent être payants. L'économie du système d'exploitation Linux des serveurs Internet ne fonctionne pas autrement. Linux est libre d'utilisation, gratuit ; mais le service d'hébergement basé sur Linux depuis lequel vous lisez cet article coûte un peu (très peu en fait). Si Linux n'était pas gratuit, ddmagazine n'existerait sûrement pas. Google existerait peut être, eBay existerait peut être, mais ce n'est pas sûr. Toutes ces entreprises ont démarré sur un coin de table parce que les briques de logiciels nécessaires étaient à portée de main, gratuites. Et avec elles, accessible à tous, la culture de l'Internet.

Autolib vu par des écolos

Les Amis de la Terre Paris voient dans le programme Autolib de la Mairie de Paris une opération qui ne favorise pas les transports collectifs et doux, justifie le recours au nucléaire, et ne change rien au problème de l'efficacité des déplacements. Pour l'association, alors que Vélib' incitait les Parisiens à changer leurs modes de déplacement, Autolib conforte l'usage du véhicule individuel. Lire notre article.

Continuons à rêver. La Mairie de Paris fait la même chose en mettant gratuitement à la portée de tous, le "Lego" d'un système d'autopartage public. 

Et on retrouve appliquées au secteur du déplacement individuel les vertus du développement collaboratif et décentralisé, celui qui fait l'Internet, celui qui fait la richesse des applications pour smartphones, celui qui fait Wikipedia.

Et Paris devient la capitale mondiale de l'économie du collectif parce qu'elle l'a initiée, parce qu'elle y croît. De la même manière que la Silicon Valley est devenue la capitale mondiale des nouvelles technologies parce que trois illuminés ont imaginé en 1976 que tout le monde pouvait posséder un ordinateur, l'Apple 1.

Une industrie du collectif à inventer

Socialcar, autopartage à l'espagnol
Image extraite d'une vidéo de SocialCar service d'autopartage espagnol 

Il existe déjà des systèmes d'autopartage de personne à personne, dont par exemple  SocialCar  en Espagne (illustration ci-dessus). Le problème majeur que l'entreprise dut surmonter concerne l'assurance : vous n'êtes pas assuré pour louer votre voiture et il a fallu convaincre un assureur de proposer le contrat ad hoc. Mais le système de SocialCar n'est pas dans le domaine public comme je le propose ici, et donc personne ne peut s'en emparer pour le développer ailleurs, le modifier, l'améliorer, l'adapter à un groupe d'amis, à une entreprise ou à un village, et en faire de facto un standard mondial au développement explosif.

Quand Bolloré crée Autolib pour la Mairie de Paris, Bolloré crée une nouvelle activité, une entreprise, c'est bien. Mais aussi parfait soit la réalisation d'un système par ailleurs criticable (notre encadré ci-dessus), Bolloré ne crée pas une nouvelle industrie. L’industrie de l’automobile, l’activité de la location automobile, ne sont pas nouvelles. Elles demandent des usines, de la main d’œuvre, des capitaux. Ce dont disposent à bon marché les Chinois et les pays émergents.

Sur ce terrain là, celui de l’ancienne économie, nous serons de moins en moins compétitifs. L’autopartage, et à terme une société avec moins de voitures, préfigure une économie du collectif, plus efficace, moins exigeante en capital, moins consommatrice en ressources, plus durable, dont il faut tout inventer : les services, les produits, une intelligence, que seules l’Europe et l’Amérique du Nord, pour le moment, seraient en mesure d’inventer et de revendre au monde entier. à une condition précisément : penser collectif.

Photo d'ouverture - photo de presse Autolib

9 Commentaires

  • Lien vers le commentaire dimanche 08 janvier 2012 Posté par PATRICK

    * Désolé de ces césures dans le texte ... c'est les limitations de taille de posts du site qui veulent * a faire dans l'autre sens la prochaine fois *

    Vous dites être surpris du manque d'analyse financière du système Autolib., mais n'en faites pas d'Autolib, et en apportez pas plus pour votre alternative proposée.

    N'avez-vous pas constaté que, depuis toujours, l'Etat ne peut avancer des projets, et surtout celui-ci qui est exemplaire par sa modernité qu'avec le concours d'entreprises privées qui financent l'essentiel des projets? Nos autoroutes, parkings, horodateurs, ... sont TOUS là  uniquement grâce à  ce système via les contrats de concession.

    Vous croyez que Bolloré pense se faire beaucoup d'argent sur notre dos dans cette affaire. Je crois que c'est un messie d'avoir tant investi dans une alternative à  l'auto qui pue, et que s'il réussi son pari, c'est normal qu'il puisse générer des bénéfices, mais on en est très loin, l'affaire est actuellement sûrement dans le rouge de centaines de million d'euros investis de manière induite pour le bien collectif et faire bouger les choses.

    Meilleurs voeux d'auto-partage à  tous pour 2012.

  • Lien vers le commentaire dimanche 08 janvier 2012 Posté par PATRICK

    - au niveau des entreprise, pour ne prendre qu'un de vos exemples évoqués, j'ai pratiqué les promoteurs, ils ne sont pas même capables de mettre une prise électrique dans un parking pour un particulier qui voudrait avoir un véhicule électrique ... alors la solution, elle est d'ordre juridique/étatique : comme pour la construction BBC (basse conso.) vantée partout aujourd'hui : il auraient pu "spontanément" faire depuis 10 ans , ce n'est qu'en règlementant récemment que, comme par magie, l'efficacité énergétique de milliers de logements a été multipliée par 5 du jour au lendemain.

    A quoi bon critiquer Auto-Lib au lieu de le favoriser si vous avez la moindre fibre écolo en vous? Même si le système n'est pas parfait, ne voyez-vous pas le pas historique et l'opportunité de communication nationale / mondiale positive que çela représente?

    1/ Le premier pas n'est-il pas de montrer à  la populace (dans le mauvais sens "mouton" du terme) une alternative au véhicule individuel
    2/ ... et n'oublions pas qu'il s'agit de véhicules électriques (un autre axe de communication important ... les français y sont les plus réticents en Europe d'après les derniers sondages …).

  • Lien vers le commentaire vendredi 06 janvier 2012 Posté par Patrick

    Effectivement, elle était où votre solution magique lors de l'appel d'offres public?

    Vous dites : "Il existe déjà  des systèmes d'autopartage de personne à  personne, dont par exemple SocialCar en Espagne. Le problème majeur que l'entreprise dut surmonter concerne l'assurance", mais ne savez-vous pas que l'on a notre SocialCar Français qui a résolu cette problématique d'assurance de véhicule entre particuliers en la fournissant gratuitement : http://www.citizencar.com

    Dans tous les cas, la difficulté pour qu'un système décolle, il y a un seuil critique de véhicule à  atteindre.

    Votre idée, noble dans le fond, semble être bien utopiste économiquement parlant tant au niveau individuel qu'à  celui des entreprises :

    - au niveau individuel, surtout avec les Français individualistes et critiques au possible, sans parler de l'irréalité économique de la majorité, bonne chance pour arriver à  un résultat fini et fiable et pas piraté qui fonctionne (avez-vous le moindre exemple qui vaille à  faire-valoir dans un autre secteur?)

    (si le site limite la taille des posts, ce serait bien qu'il intègre un compteurs de mots autorisés :-)

  • Lien vers le commentaire jeudi 08 décembre 2011 Posté par Odile de carpooling.com

    Je suis d'accord qu'il faut améliorer le concept d'auto-partage à  Paris mais je reste admirative devant la foison d'idées nouvelles et de projets innovants dans le domaine de la mobilité durable en France.

    Dans le domaine des transports, on peut ainsi dire que l'Europe est très en avance en économie du partage. Les transports publics, qui comprennent désormais les solutions de personne à  personne "peer-to-peer", sont des transports partagés. L'auto-partage et le covoiturage deviennent de plus en plus populaires. Plus d'un million de personnes par mois font du covoiturage en Europe sur http://www.carpooling.fr par exemple. Autolib doit évoluer mais chapeau à  Paris quand même de s'être lancé dans le projet.

  • Lien vers le commentaire jeudi 08 décembre 2011 Posté par Paulin Dementhon

    Notre site [url]http://www.Voiturelib.com[/url] est peut-être un peu plus proche de l'autopartage que vous décrivez ? Tout le monde peut y proposer sa propre voiture à  louer, entre particuliers. Nous avons plus de 500 voitures à  Paris, et 1500 ailleurs en France.

  • Lien vers le commentaire mardi 06 décembre 2011 Posté par yves

    Merci de cette précision. Vous avez raison, l'expression "domaine public" ne correspond pas à  la réalité juridique de la distribution de Linux, même si "GPL" veut dire "General Public Licence". J'essaierai de corriger ce point sans trop embrouiller le lecteur, l'important étant de comprendre que Linux peut être utilisé librement, qu'il est possible de l'étudier, de le modifier et de diffuser ses versions dérivées sans payer de royalties.

    J'ai également simplifié volontairement le fonctionnement technique de l'autopartage, mais que je ne le résume pas à  une clé électronique. Tel que je le définis, le système n'implique pas que votre voiture soit laissée au diable vauvert. C'est à  chaque service d'autopartage de définir ses règles et de faire les vôtres si nécessaire. C'est l'avantage d'un système ouvert.

    Enfin je n'ai pas vocation à  proposer d'alternatives, répondre à  un appel d'offres. Je ne suis pas industriel, mais journaliste et ce serait faire insulte à  la Mairie de Paris de supposer qu'on y ignore tout des systèmes décentralisés non-hiérarchiques et coopératifs, de l'économie collective. D'ailleurs l'appel d'offre ne visait pas à  développer l'autopartage libre, mais à  mettre en place un sytème "propriétaire" de location de voiture. Veolia aurait fait à  peu près la même chose que Bolloré.

    J'écris rarement des articles d'oipinion, mais http://www.ddmagazine.com/412-contre-velib-paris-velo-partage.html">je l'avais fait de la même manière aux débuts de Vélib, bien avant l'appel d'offre Autolib donc. Le vélo s'adapte d'ailleurs bien mieux que l'automobile à  l'économie collective. Merci de votre commentaire.

  • Lien vers le commentaire mardi 06 décembre 2011 Posté par urchin

    Linux est tout sauf "dans le domaine public". Il est distribué sous une licence copyleft, la GPL.

    Pour le système de partage, le résumer à  une clé électronique est extrêmement simplificateur, peut-être la cohérence du service exige-t-elle ce mode de fonctionnement: si je mets ma voiture en auto-partage, il ne me sera pas supportable qu'elle soit laissée loin de son lieu habituel de stationnement par exemple.

    Enfin, proposer des alternatives est fort louable, mais pourquoi si tard après la bataille? Il y a eu des consultations, un appel d'offres au lancement du projet.

  • Lien vers le commentaire mardi 06 décembre 2011 Posté par yves

    Je ne demande pas aux dirigeants de Bolloré de penser collectif. Si j'étais moi même à  la tête de Bolloré et si j'avais convaincu la Ville de Paris d'adopter mes "Blue Cars", je me féliciterais tous les jours. En revanche, je n'excuse pas la Ville de Paris, de ne pas penser à  l'intérêt du plus grand nombre, de sacrifier le bien commun, l'espoir d'une économie nouvelle, sur l'autel de l'intérêt privé.

  • Lien vers le commentaire mardi 06 décembre 2011 Posté par bob

    (bonjour) pourriez-vous nous préciser (svp) comment imaginez-vous que des individus à  la tête de multinationales dont les logiques sont celles que nous déduisons depuis bon nombre d'années puissent penser collectif ?
    penser collectif est-il un mode de pensée possible pour qui s'est construit sur l'idée d'écraser l'autre ? ce que vous souhaitez est une pensée humaniste de la part de libéraux / d'ailleurs, judicieux l'exemple d'apple : http://blog.mondediplo.net/2011-12-05-Apple-Steve-Jobs-et-le-neocapitalisme-americain
    …merci de votre attention

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