La voiture propre n'existe pas, engloutissons-y nous derniers euros

mercredi 18 juillet 2012 Écrit par  Yves Heuillard
La voiture propre n'existe pas, engloutissons-y nous derniers euros Photo CC Michael Loke

"Nous nous dirigeons vers un soutien massif aux véhicules innovants et propres" a expliqué le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg. Mais la voiture propre existe-t-elle vraiment ? Peut-on imaginer un monde durable avec 100 millions de voitures de plus par an ? La photo ci-dessus vous inspire-t-elle l'idée du bonheur ? [Photo CC Michael Loke]

Le problème environnemental est né du réductionnisme, comprenez par là une façon de raisonner qui consiste à traiter les problèmes indépendamment les uns des autres et sans vision d'ensemble. Le réductionnisme va à l'encontre du raisonnement écologique, qui lui considère l'impact de nos actions sur l'ensemble de la biosphère. Quand Arnaud Montebourg parle de voitures propres, craignons qu'il ne réduise son raisonnement qu'à l'objet "voiture", oubliant tout le reste, c'est à dire l'humanité et sa petite planète à bout de souffle. 

Une voiture propre serait une voiture qui ne polluerait pas. L'industrie a la solution : la voiture électrique. Pas de pot d'échappement, une prise de courant, et hop , respirez, c'est zéro fumée. Sauf qu'il faut produire l'électricité. Et que l'électricité, dans le monde, se fabrique très majoritairement à partir de combustibles fossiles, et majoritairement à partir de charbon.

Oui mais nous nous avons le nucléaire ! C'est ça, et moi j'ai des panneaux solaires... Trèves d'arguments nombrilistes, les projections de l'Agence Internationale de l'énergie prévoient une électricité encore majoritairement au charbon et au 2/3 aux combustibles fossiles en 2035 (voir notre article "Energie et CO2, les prévisions mondiales"). La voiture électrique aura donc bien un pot d'échappement, sauf qu'il sera déplacé vers les centrales électriques. Et ce d'autant plus que les plus grands marchés automobiles mondiaux sont ceux des pays en développement, la Chine en tête, dont la production électrique est issue à 78% des énergies fossiles, principalement du charbon.

La voiture électrique est-elle la panacée ?

En Chine une voiture électrique dont le moteur, la clim, le chauffage, l'éclairage, consommeraient 20 kWh (1) aux cent demanderait la production de 25 kWh par la centale électrique (hypothèse basse du fait des pertes dues au transport de l'électricité, de la conversion AC/DC, de la conversion en énergie chimique dans la batterie, etc..). Elle produirait donc 200 g de CO2 aux cent kilomètres (les chiffres de l'intensité carbonique de l'électricité viennent de la base de données Carma). En Europe, moitié moins, soit 100 g de CO2, soit encore un peu plus que les meilleurs diesel d'aujourd'hui. On peut chipoter sur les consommations, s'imaginer que les centrales à charbon vont devenir propres elles-aussi, globalement la voiture électrique ne va pas changer l'équation de la pollution atmosphérique.

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Entendons-nous bien, ceci ne condamne pas la voiture électrique, mais la voiture individuelle dans son mode d'usage actuel. Sauf à penser que l'humanité est destinée à perdre son temps enfermée dans des cages de fer, asphyxiée dans des embouteillages de plus en plus gigantesques, sur des millions et des millions d'hectares de bonnes terres bitumées et bétonnées à jamais.

Réapprendre à penser

Nous pouvons aussi nous poser la question autrement. Ayant dépensé nos derniers euros dans le soutien à la voiture électrique allons-nous en vendre au reste du monde ? La réponse est probablement non ; car non seulement le marché des batteries est tenu par la Chine, la Corée et le Japon, mais les salariés de BYD, constructeur chinois qui ambitionne de devenir leader mondial d'ici 2025, sont payés à peine plus de 200 euros par mois (Source China Labour Watch) . S'il faut rivaliser c'est ailleurs.

Alors, la voiture au biodiesel, la voiture à hydrogène, la voiture à l'éthanol ? Posons-nous plutôt les questions suivantes. Combien nous coûte vraiment l'automobile ? A quoi sert-elle vraiment ? Qui sert-elle vraiment ? Va-t-elle plus vite qu'un homme à pied si on tient compte du temps passé à la fabriquer, à l'entretenir, à construire l'infrastructure routière et énergétique nécessaire ? Pourrions-nous nous en passer ? Mettre sur les routes 100 millions de voitures nouvelles par an est-il compatible avec une approche de développement durable ? Quelles villes sans voiture pourrions-nous construire à la place en y mettant le même prix (nous devons construire une ville de 1 million d'habitants tous les 5 jours) ?

Enfin faut-il confier aux industriels responsables de la situation environnementale, sociale et economique d'aujourd'hui, la responsabilité d'imaginer les solutions pour en sortir ? Comme si les américains avaient demandé à Microsoft d'inventer Google. Comme si nous avions confié à Bull et à Thomson le soin de développer la micro-informatique ou aux inventeurs du Minitel d'imaginer le web. En vérité c'est ce que nous avons fait ici en France, avec les résultats que nous connaissons.

Nous n'avons pas les réponses et nous aurions mauvaise grâce à mettre en doute la bonne volonté des uns ou des autres tant le problème est complexe. Nos articles référencés dans l'encadré ci-dessus donnent des pistes. Une chose est certaine, le redressement productif ne se fera pas en réinventant les solutions d'hier avec un système de pensée d'hier.

Notes
1) Dans sa « programmation pluriannuelle des investissements de production d'électricité pour la période 2009-2020 », le Gouvernement Fillon a pris l'hyopthèse de 25 kWh.