Nucléaire : hommage à Louis Puiseux

mercredi 29 août 2012 Écrit par  Yves Heuillard

centrale nucleaire

Louis Puiseux, ancien économiste à la direction d'EDF, écrit en 1986 "Rangeons au Panthéon les propriétaires des becquerels, et les titans du plutonium". Puissant visionnaire, ses propos d'homme libre éclairent toujours, à trois décennies de distance, la vieille querelle nucléaire.

Le texte ci-dessous, écrit en 1986, juste après Tchernobyl, est extrait de l'ouvrage "Le crépuscule des atomes" de Louis Puiseux. Ancien économiste à la direction d'EDF, il connaît parfaitement la question nucléaire. Sa pensée est celle de l'un des esprits les plus brillants de son époque. En 1980 il pose la question "le nucléaire se présente-t-il comme la voie obligée du progrès ?"  Pour lui, une autre politique est concevable, et elle fait appel, elle aussi, à des technologies de pointe (Le monde diplomatique, 1980). Mais considéré comme déviant au pays de l'atome, le génie contestataire de Louis Puiseux passe à la trappe. Trois décennies plus tard, il nous illumine.

« Je n'ai rien contre la fission de l'atome. C'est bien une découverte majeure de l'espèce humaine à laquelle elle ne renoncera jamais. On s'en servira encore dans mille ans, bien sûr. Mais cessons de rouler les épaules, de confondre le progrès avec la puissance mesurée en mégatonnes et en mégawatts. Ce sont des rêves du XIXème siécle, proprement réactionnaires. La planète est bien trop peuplée pour qu'on puisse continuer à jouer les cow-boys [...]

On ne remplacera jamais par l'atome, le pétrole pillé par la domination impériale : le temps de l'expansion est clos. La France n'a rien perdu de l'ablation de son empire, bien au contraire, elle n'a pas davantage à perdre à remplacer ses fantasmes de nucléarisation du monde par une naissance à la véritable modernité, qui est ouverture au divers, à l'étranger, à l'inconscient, au corps, à la féminité, reconnaissance de notre appartenance animale(1), de nos racines sauvages et de notre constitution imaginaire.

"Mettre l'espèce en péril pour défendre la nation"

Couverture du livre La Babel nucléaire de Louis PuiseuxAncien économiste à la direction d'EDF, Louis Puiseux a été directeur d'etudes à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. "Le crépuscule des atomes" est écrit juste après Tchernobyl. L'auteur montre le particularisme français en matière de nucléaire, le fonctionnement d'une intelligentsia liée par la tradition du secret militaire et qui redoute de faire confiance à la population.

En 1977, la publication de "La Babel nucléaire" avait montré les limites de la croissance énergétique à long terme. Louis Puiseux opposait déjà au nucléaire la vision de l'efficacité énergétique et de l'exploitation des énergies renouvelables. Il pose la question : "lequel a raison, celui qui met la nation en péril pour défendre son jardin, ou bien celui qui met l'espèce en péril pour défendre la nation ?" (page 184, La babel nucléaire).

Nous avons bien appris à nous passer de nos colonies, nous apprendrons à nous contenter de deux ou trois cents "esclaves mécaniques" par tête. Cela nous obligera à devenir plus intelligents, plus mesurés, plus subtils. C'est de cette manière, et non par le développement de la puissance que les reptiles se sont différenciés des poissons pour émerger des mers primitives [...], que les dessinateurs sur les parois des grottes ont survécu aux hommes de Néandertal [...] et qu'à l'époque de la Renaissance, les petits marchands des Flandres ou d'Italie, citoyens de villes autonomes, ont damé le pion aux empires mastodontes d'Orient.

Edgar Morin l'a joliment décrit : ce sont toujours des déviants d'une époque qui deviennent les modèles et les héros de l'époque suivante. Nous savons aujourd'hui qu'il n'y aura jamais de surgénérateurs (2) disséminés à travers la planète comme des moulin à eau ou à vent. Ni dans cent ans, ni dans mille ans. Il y a belle lurette que la modernité s'est envolée vers d'autres crêtes, que les enfants rêvent d'autre chose. Alors rangeons au Panthéon, avec les fleurs et les couronnes qui leurs sont dues, les pionniers de la bombe, les propriétaires des becquerels, et les titans du plutonium. Vivement qu'on change d'époque. » 

Louis Puiseux, Le crépuscule des atomes, page 244.

1) à ce sujet Louis Puiseux ajoute une note de bas de page, pour s'excuser auprès du règne animal des effets de la catastrophe de Tchernobyl : "Pardon au canards des marais de Pripyat, aux rosssignols migrant vers la Finlande, aux rennes lapons, aux lapins lombards et aux chevreuils de Hesse"

2) Génération de réacteurs nucléaires au plutonium produisant plus de plutonium qu'ils n'en consomment. Le prototype industriel du surrégénérateur français Superphénix construit à Creys-Malville, entre Lyon, Grenoble et Genève, est définitivement arrêté en 1998 du fait d'incidents, et de l'opposition contre ce type de réacteurs considéré comme éminemment dangereux. Le projet français Astrid vise à relancer cette filière et a reçu une subvention de 651 millions d'euros en 2010 pour les seules études de conception. Le lobby nucléaire s'inquiète de voir le gouvernement de François Hollande revenir sur cette décision dans le cadre de la réduction des dépenses publiques

Photo d'ouverture CC  de Y. Legrand

 

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