Votre argent dans des combustibles fossiles « imbrûlables »

dimanche 12 mai 2013 Écrit par  Yves Heuillard

60% à 80% des réserves de combustibles fossiles cotées sur les marchés financiers sont "imbrûlables" car incompatibles avec l'objectif de lutte contre l'effet de serre.

En 2010, à Cancun (Mexique), les gouvernements se sont entendus sur la nécessité de limiter les émissions de gaz à effet de serre de manière à éviter un réchauffement de plus de 2°C à l’horizon 2050. Sauf à vouloir, en quelques années seulement, recréer un climat préhistorique et des températures jamais atteintes depuis des millions d'années.

Les modèles de calcul de Carbon Tracker Initiative et de l'Agence internationale de l'énergie avaient montré par la suite que ceci nous laissait un budget de CO2 compris en 565 et 886 milliards de tonnes (Gt) à émettre encore d'ici 2050. Cependant, les réserves prouvées de combustibles fossiles, si elles étaient brûlées, dégageraient 2 860 Gt de CO2. Une approche prudente avait abouti à considérer que seules 20% des réserves actuelles pourraient être brûlées.

Shell : de plus en plus profond

Dans le Golfe du Mexique, Shell va forer à plus de 3 km sous la surface de l'océan, deux fois plus profond que le puits de BP qui avait tourné à la catastrophe en 2010. Les réserves de pétrole, découvertes en 2005, sont estimées à 15 milliards de barils (Reuters). L'attrait des forages ultra-profonds est énorme malgré le coût et les risques.

Le nouveau rapport dont il est question ici, publié par Carbon Tracker et le Grantham Institute for Climate Change sous le titre de Unburnable Carbon 2013, est un peu plus optimiste. Il considère en effet que les émissions de gaz à effet de serre autres que le CO2, celles de méthane et d'oxyde nitreux notamment, seront plus faibles. Les auteurs calculent un nouveau budget carbone autorisé jusqu'en 2050 qui se situe entre 900 Gt de CO2 (pour 80% de chance de ne pas passer la barre des +2°C) et 1075 Gt de CO2 (si on se contente d'une chance sur 2). Ceci confirme que la grande majorité des combustibles fossiles déjà découverts est "imbrûlable" et que s'est développée une bulle spéculative dans le secteur des énergies fossiles.

Carbon Tracker publie une carte interactive de la capitalisation "fossile" des places financières du monde avec les principales enterprises concernées, les valorisations boursières, l'investissement en capital, la dette et une vidéo explicative (en anglais).

Payés pour brûler plus

L'agence internationale de l'énergie montre que les subventions publiques directe à la consommation d'énergies fossiles sont de l'ordre 500 milliards de dollars par an (dont 50% pour le pétrole) et qu'elles croissent avec le prix de l'énergie. Ceci ne tient pas compte de l'argent public investi dans des infrastructures favorisant le fossile, comme les infrastructures routières ou portuaires.

Ainsi les 200 plus grandes compagnies pétrolières, gazières et minières du monde ont investi 674 milliards de dollars l'année dernière pour rechercher et exploiter les ressources fossiles. Si on alloue au seul charbon 40% du budget carbone autorisé d'ici 2050, les réserves prouvées de charbon de l'Australie constituent à elles-seules 75% de ce qu'il est possible de brûler alors que le l’Australie ne produit que 11% du charbon mondial. L'année dernières, 6 milliards de dollars australiens ont été investis dans les entreprises australiennes cotées du secteur pour un charbon considéré comme imbrûlable (ici le rapport spécifique sur la bulle carbone australienne )

Selon les auteurs de Unburnable Carbon 2013, si nous continuons à ce rythme pendant la prochaine décennie, les actionnaires des entreprises concernées - peut être vous-même au travers de fonds d'investissements - se retrouveront avec 6000 milliards de dollars d'investissements improductifs dans les combustibles fossiles. Aux Etats-Unis l’association ShareAction invite déjà les citoyens à vérifier si l'argent de leur retraite ne risque pas de disparaître avec la "carbon bubble", la bulle financière des combustibles fossiles.

Sauvé par la CSC ?

La technologie de capture et de stockage du gaz carbonique (CSC) vise à enterrer les émissions de CO2 dans le sous-sol. Le rapport Unburnable Carbon 2013, qui se base sur les chiffres du Global Carbon capture and Storage Institute montre que la technologie, dans une vision optimiste, ne changera pas le problème de façon significative. Voir aussi notre article « Capture et stockage du CO2 : la terrifiante mathématique  ». 

Allez, un petit degré de plus ?

Le rapport montre bien, s'il était encore besoin, les enjeux financiers gigantesques et l'intérêt des lobbies à contrer les politiques publiques de lutte contre le changement climatique, se persuadant, ou essayant de faire croire, qu'il n'y a pas de limite aux émissions de CO2.

Le moment viendra où les actifs « fossiles » cotés sur les grandes places financières du monde perdront une grosse partie de leur valeur. Déjà en novembre 2012 l'agence de notation financière Moody's annonçait que le développement des énergies renouvelables en Allemagne éroderait de plus en plus la rentabilité des centrales thermiques.

Les auteurs du rapport Carbon Bubble 2013 concluent qu'un objectif moins ambitieux de limitation du réchauffement, à 3°C par exemple, poserait bien plus de risques à nos sociétés et à nos économies (par les catastrophes qu'il engendrerait), qu'une transition énergétique appropriée (qui au contraire stimule l'économie par l'innovation, ndlr).

L’objectif du rapport est d'inviter les banques et les fonds d'investissement à tenir compte du risque climatique dans leurs stratégies financières et d'inciter les institutions publiques à la clarification des mesures contre les émissions de gaz à effet de serre.

Pour James Leaton, directeur de Carbon Tracker « si les marchés continuent dans la même direction alors que les régulateurs regardent dans une autre direction, ils sont simplement en train de s'endormir pendant que les trains passent ».

Carbon Tracker Initiative est le premier projet de Investor Watch, une société sans but lucratif créée en 2009 pour aligner les marchés de capitaux avec les efforts visant à lutter contre le changement climatique. Parmi les membres du conseil d'administration Mark Campanale et Jeremy Leggett. L'illustration d'ouverture est tirée de l'animation interactive citée dans cet article.

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