La guerre de l'électricité a commencé

jeudi 27 juin 2013 Écrit par  Yves Heuillard

Les énergies renouvelables, désormais compétitives et à la portée de tous, sont sur le point de renverser le rapport de force entre les citoyens, et les grands énergéticiens.

Imaginez : d'un côté d'énormes multinationales qui dominent le marché de l'électricité avec leurs grosses centrales au charbon, à l'uranium, ou au gaz, et d'un autre des citoyens ordinaires qui découvrent qu'ils peuvent produire eux mêmes leur propre électricité de façon compétitive.

C'est ce qui se passe en Allemagne où les citoyens possèdent directement, ou au travers de coopératives énergétiques, à peu près la moitié des capacités de production d'énergies renouvelables du pays, les grands énergéticiens n'en possédant que 5%. Et ce n'est pas rien, en 2012, l'électricité d'origine renouvelable a représenté près de 23% de la consommation électrique de l'Allemagne. L'objectif allemand est de 80% en 2050.

Mais rien n'est simple au pays de la révolution énergétique allemande - la Energiewende : les énergies renouvelables bouleversent (sinon ruinent) les modèles économiques des énergies fossiles, comme Internet à bouleversé (et parfois ruiné) les modèles de la presse, de la musique, des encyclopédies, de la vente de détail. Sauf que cette fois les enjeux et les défis sont purement astronomiques.

Faire capoter la Energiewende, pour l'exemple

Pour une bonne partie de l'industrie, s'adapter n'est pas facile, et beaucoup préfèreraient que la transition énergétique allemande capote, de manière à pouvoir continuer les affaires comme avant. Leur stratégie : nier la compétitivité des énergies renouvelables, influencer les politiques publiques en leur faveur, faire peur avec des chiffres astronomiques, en appeler à la défense des plus pauvres qui ne pourraient plus payer leurs factures, annoncer des coupures de courant, l'apocalypse.

Claudia Kemfert DIWC'est le thème d'un ouvrage de Claudia Kemfert, directrice du département Energie Transports du Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung (DIW), l'Institut de recherche économique de Berlin. Son ouvrage « Kampf um Strom : Mythen, Macht und Monopole», en français « la bataille de l’électricité, mythes, pouvoir et monopoles » dénonce les mythes et les mensonges de ceux qui ont intérêt à l'échec de la Energiewende.[En photo ci-contre © Andreas Schoelzel]

Ci-après notre lecteur trouvera un florilège de contre vérités, certaines nous ont été soufflées par Claudia Kemfert au travers de son ouvrage et de ses prises de position dans la presse, d'autres sont issues des colonnes des plus grands médias français. De loin la liste n'est pas exhaustive.

Mythes et mensonges

Depuis la fermeture de 8 réacteurs nucléaires en 2011, l'Allemagne roule au nucléaire français
En 2012 le solde exportateur allemand d'électricité atteint un nouveau record historique (+23 TWh). L'Allemagne est le seul pays a affiché un solde exportateur positif vers la france. En 2011, les 2/3 de la perte de production nucléaire (-32 TWh) avait été compensés par l'augmentation de la production renouvelable (+20,3 TWh), le reste par de moindres exportations. Mais même en 2011, le solde exportateur de l'Allemagne est resté positif. (sources RTE, Fraunhofer)

Le charbon allemand a compensé le nucléaire
Les renouvelables mettent l'Allemagne dans une situation de surproduction électrique. En 2010, la part du nucléaire dans la production électrique brute allemande était de 22% ; en 2012, après la fermeture de 8 réacteurs, 16 %. Dans le même temps la part des renouvelables augmente exactement en sens inverse. Ce sont les renouvelables qui ont compensé le nucléaire même si cela nous paraît incroyable. En revanche entre 2010 et 2012 la part du charbon dans la production d'électricité a augmenté de 2,5 %, mais c'est essentiellement au détriment du gaz (moins compétitif et remplacé en partie par le solaire) et au profit des exportations (source Fraunhofer et Destatis).

Les Allemands polluent plus
Oui c'est vrai les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté en Allemagne en 2012 (+1,6 %). Mais accuser la sortie du nucléaire participe d'un raisonnement simpliste. En réalité le recours au charbon a augmenté au détriment du gaz, et ce pour trois raisons : augmentation du prix du gaz, baisse du prix du charbon, effondrement du prix de la tonne de CO2, autrement dit du prix à payer pour polluer.

Les prix de l'électricité explosent
C'est l'inverse. Les prix de l'électricité sur la bourse de l'électricité de Leipzig (EEX) ont baissé : supérieurs à 5 cts le kWh en 2011 ; entre 3 et 4 cts au premier trimestre 2013. Ne pas confondre le prix de l'électricité achetée aux producteurs et le prix de l'électricité facturée aux consommateurs. Ce dernier dépend pour une large part des politiques publiques de l'énergie, des taxes et des subventions.

Les industriels allemands quittent l'Allemagne du fait des prix de l'électricité
Le journaliste américain Craig Morris, spécialiste de l'énergie en Allemagne, n'a trouvé aucun industriel prêt à quitter le pays. Et ce pour une simple raison : les industriels allemands achètent leur électricité sur le marché, donc pour eux, les prix baissent. Du fait des renouvelables, dont le combustible est gratuit et inépuisable, le prix de l'électricité sur le marché est même parfois négatif. Le problème est plutôt que les prix de l'électricité sur le marché ne sont pas assez élevés, menaçant la rentabilité des électriciens.

Les ménages allemands ne vont bientôt plus pouvoir payer leur électricité
Les ménage allemands dépensent 3 fois plus pour leurs déplacement et leur chauffage que pour l'électricité. Le fioul domestique et les carburants pour automobiles ont augmenté de près de 100% entre 2000 et 2012 (en euros constants), plus que l'électricité. Personne n'en parle.

Quelques repéres pour 2012

En Chine, la production d’électricité éolienne a augmenté plus rapidement que celle provenant du charbon, et a dépassée l’électricité nucléaire pour la première fois.

Dans l’Union Européenne, les renouvelables ont représenté 70% des nouvelles capacités électriques installées en 2012, majoritairement en installations solaires photovoltaïques et éoliennes.

la Chine et l’Union Européenne, c'est 60% des investissements mondiaux dans les renouvelables, et cela en dépit d'un fort ralentissement en Europe

En Allemagne les  renouvelables ont représenté 22.9% de la consommation électrique.

Aux Etats-Unis  les nouvelles installations renouvelables (en majorité des éoliennes) représentent pas moins de la moitié des nouvelles capacités électriques de 2012.

Source REN21 Les énergies renouvelables ne sont pas compétitives
L'éolien est déjà compétitif, même avec le charbon, dans nombre de pays du monde. En Allemagne, le prix d'une installation solaire en toiture a baissé de 67 % depuis 2006 ! D'ici 2015, l'éolien et le solaire produiront de l'électricité entre 7 et 10 centimes le kWh, c'est à dire moins cher que l'électricité produite par de nouvelles centrales à charbon ou à gaz (ou nucléaire si l'option existait dans le pays). En France, les conditions climatiques sont généralement plus favorables. 

La transition énergétique allemande est ruineuse
Non, la transition énergétique est coûteuse. De l'ordre de 20 milliards en 2013. Auxquels en toute logique il faudrait retrancher les 8 milliards d'euros de combustibles fossiles non-importé du fait de la transition énergétique. Mais un euro investi dans les énergies renouvelables est un euro qui reste en quasi totalité dans le pays, contrairement à un euro de combustible fossile qui part chez les gaziers et les pétroliers russes, saoudiens, ou norvégiens. Les énergies renouvelables en Allemagne ont créé environ 380 000 emplois et autant d'emplois indirects. On sait par exemple assez peu que si les panneaux solaires viennent de Chine, beaucoup des machines outils qui les fabriquent viennent d'Allemagne.

Et quand il n'y a pas de soleil ou de vent, on s'éclaire à la bougie ?
Les allemands ont compris que ce problème pouvait être résolu et que les solutions pourraient être vendues au monde entier. Ces solutions reposent sur : 1) le foisonnement (la production garantie à un instant donné augmente en proportion du nombre de sources renouvelables) ; 2) la gestion de la demande d'électricité en fonction de la production (le contraire de ce qui est fait aujourd'hui) ; 3) le stockage de l'énergie (pompage d'eau vers des barrages, production de gaz, batteries) ; 4) une meilleure interconnexion géographique des réseaux pour profiter des complémentarités (hydraulique norvégien et éolien allemand par exemple) ; 5) la production simultanée de chaleur et d'électricité ; 6) les économies d'énergie ; 7) le reste du problème résolu avec une vingtaine de centrales conventionnelles à gaz qui ne fonctionneront que quelques centaines d'heures par an.

Les énergies renouvelables et le nucléaire sont complémentaires.
Non, les énergies renouvelables à grande échelle ont besoin de centrales électriques de pointe très flexibles c'est à dire capables de démarrer et de monter à pleine puissance en 30 minutes, parfois plusieurs fois par jour, afin de suivre les fluctuations de la production solaire et éolienne. Seules les centrales hydrauliques, les centrales à gaz peuvent y parvenir, les centrales nucléaires n'offrant qu'une flexibilité très relative.

 

 

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