En 2058, le prix de l'électricité nucléaire sera de...

lundi 21 octobre 2013 Écrit par  Yves Heuillard

L'accord entre EDF et le gouvernement britannique prévoit un prix garanti de l'électricité nucléaire de 10,5 cts le kWh jusqu'en 2058, deux fois le prix du marché actuel, prix indexé sur l'inflation.

Au Royaume-Uni le gouvernement de David Cameron vient de conclure un accord avec EDF pour la construction de deux réacteurs nucléaires de type EPR sur le site de Hinkey Point, dans le Sud-Ouest de l'Angleterre. Hinkley Point abrite deux anciens réacteurs nucléaires, dont l'un est arrêté depuis 2000 (construction en 1957, démarrage en 1965) alors que le second (1967, 1976) produit à 70% de ses capacités. L'accord prévoit un prix garanti de l'électricité de 10,5 cts le kWh (en euros 2012) pendant 35 ans, prix indexé sur les prix de la consommation.

Le prix garanti accordé par le gouvernement anglais est deux fois supérieur au prix du marché de gros de l'électricité. Il sera porté à 10,9 cts d'euros le kWh (toujours en euros 2012) si EDF décide de ne pas investir dans un autre réacteur sur un autre site nucléaire, celui de Sizewell, sur la côte Est de l'Angleterre, en face de Rotterdam.

L'accord a au moins un mérite, celui d'éclaircir un peu le coût de production de l'électricité nucléaire, même s'il reste des zones incertaines, difficiles à évaluer, voire opaques.  En 2002, le gouvernement anglais projetait pour 2020 une électricité nucléaire entre 2,5 et 4 cts le kWh (moins de 5,5 cts en euros 2012), aujourd'hui il accepte le double (1).

la camapgne anglaise et le site de Hinkley Point, vue panoramique
Le site de Hinkley Point.  Au loin on distingue la centrale nucléaire actuelle.
Photo CC Stewart Black

La construction des deux réacteurs devait coûter 16,5 milliards d'euros, mais le prix annoncé aujourd'hui est désormais de 18,9 milliards d'euros (2), et la production d'électricité devrait démarrer en 2023.

Dans l'état des discussions actuelles, à EDF seront associés Areva à hauteur de 10% et deux partenaires Chinois, General Nuclear Power Group (GNPG) et China National Nuclear Corp (CNNC) à hauteur de 35%. EDF et les entreprises chinoises, sont déjà partenaires dans la construction de l'EPR de Taishan, dans la province de Guangdong en Chine. D'autres partenaires sont recherchés et EDF ne détiendra probablement que 45 à 50% du capital de l'entreprise. La décision d'investissement ne sera prise qu'à l'été 2014.

On se souviendra qu'en 2008 EDF avait racheté British Energy et ses vieilles centrales nucléaires pour un montant de 15 milliards d'euros, ce qui revenait principalement à acheter un ticket d'entrée nucléaire sur le marché britannique.

Une économie du nucléaire controversée

L'économie du nucléaire est un sujet très controversé. L'accord britannique sera vu par certains comme la subvention d'une technologie maintenant vieille de 60 ans qui n'a jamais réussi à s'affranchir du soutien de la puissance publique. Et ce d'autant que le prix garanti du gouvernement anglais, est assorti d'une garantie d'emprunt de 12 milliards d'euros.

Bien que les coûts des démantèlements futurs et de gestion des déchets soient pris en compte dans les coûts d'exploitation, il font l'objet d'estimations très différentes selon les camps, les écologistes pointant du doigt leur sous-évaluation et l'absence de solution pour les déchets.

D'autres coûts, comme celui du financement de la recherche, la lutte anti-terroriste, la protection des sites miniers, la prévention de la prolifération nucléaire, la prise en charge par la collectivité des accidents graves, les conséquences sanitaires de la dispersion de radionucléides dans l'environnement, sont mis au compte de l’énergie nucléaire par ses opposants.

Pourquoi payer si cher ?

Mais même en s'en tenant aux seuls aspects financiers de l'accord britannique on peut se demander pourquoi diable les anglais se targuent d'avoir fait une bonne affaire pour les contribuables en signant un contrat de fourniture d'électricité à un prix double de celui du marché actuel.

Réponse : parce qu'il est postulé que le prix de l'électricité va augmenter et que sur le long terme, même indexé sur l'inflation, ce sera une bonne affaire.

La baisse continue de l'électricité solaire et éolienne prouve toutefois le contraire. L'exemple américain des gaz de schistes - que le gouvernement britannique voudrait répliquer - prouve aussi le contraire. Le tournant énergétique allemand prouve encore le contraire : depuis 2011, l'année de la fermeture de 8 réacteurs nucléaires, le prix de gros de l'électricité a baissé de plus de 25% (3).

graphique de la baisse des prix de l'éolienAu moment où nous écrivons ces lignes, le prix de l'électricité à la bourse allemande de Leipzig (Phelix) oscille en 4,4 cts (heures creuses) et 5,8 cts (heures de pointes) ; l'Agence internationale de l'énergie (IEA), vient de publier son estimation de baisse des prix de l'éolien pour 2050 : - 25 % pour l'éolien terrestre, - 50% pour l'éolien offshore ; certains récents contrats éoliens terrestres brésiliens et américains fixent un prix de vente de l'électricité à moins de 0,05 dollars, moins de 4 cts d'euros le kWh.

Comparaison avec les renouvelables

graphique de la baisse de coût d'une installation photovoltaïque entre 2006 et 2013L'accord britannique invite à la comparaison. En Allemagne, championne des énergies renouvelables, le prix de rachat de l'éolien terrestre est de 8.8 cts pendant 5 ans, puis de 4,8 cts pour les 15 années qui suivent, et pour le photovoltaïque le prix de rachat est inférieur à 10 cts, pendant 20 ans (ces tarifs sont réévalués à la baisse tous les trimestres). Le prix d'une installation photovoltaïque en toiture a baissé de 66 % depuis 2006 (4).

Le gouvernement anglais, au nom du libéralisme, vient de refuser une proposition de l’opposition de geler les prix de l'énergie pendant 20 mois. Il se trouve maintenant en position de fixer les prix de l’électricité pendant 35 ans au double du prix du marché actuel, de l'indexer sur l'inflation, de se porter caution pour le financement d'une entreprise franco-chinoise, et d'assurer la quasi totalité des risques d'un accident grave.

Dans la presse anglaise, selon les camps, on parle d'une bonne affaire pour le contribuable, ou de prix totalement astronomique de l'électricité. 

Dernière précision, aucun réacteur EPR, n'a encore été testé dans le monde. Le premier sera l'EPR chinois de Taishan, en 2014 ou 2015.

1) Cabinet Office, PIU Energy Review , Fevrier 2002, Page 103. Calculateur d'inflation de la Bank of England
2) Selon la direction d'EDF, le surcoût vient des travaux de fondations nécessaires sur le site, ainsi que la mis en conformité du design des réacteurs avec la réglementation britannique. (Source Financial Times du 21 octobre 2013).
3) Source Fraunhofer
4) Source BSW Solar.


En ouverture : David Cameron et Ed Davey (Secrétaire d'état à l'énergie) en visite à Hinkley Point. Photo CC, Cabinet du Premier ministre

2 Commentaires

  • Lien vers le commentaire samedi 02 novembre 2013 Posté par Clément

    Pas besoin d'attendre 2058 pour savoir que le nucléaire style EPR est déjà  plus cher que le solaire photovoltaïque.

    Une comparaison édifiante :

    http://energeia.voila.net/electri2/nucle_gb_solaire_de.htm

    En 2023, on trouvera même en Allemagne solaire PV + stockage quotidien moins cher que l'EPR anglais ou finlandais ou français.

  • Lien vers le commentaire mardi 22 octobre 2013 Posté par Jumper

    je souscris à  vos calculs. Pire, l'éolien flottant, toujours à  l'état de prototype pas encore mis à  la mer néanmoins, offre les perspectives d'une drastique baisse de coût et d'une augmentation massive du rendement. Je me demande donc : où est le piège ?
    - soit le gouvernement britannique est incompétent ou corrompu, ce qui revient au même
    - soit y'a quelque chose qui nous échappe
    peut être le volume en GW des EnR à  partir de 2020 - 2025 (l'éolien est mois cher OK mais y'en aura t il assez ?)
    Dans un article j'ai lu aussi la volonté de sortir du charbon et d'avoir EnR et nucléaire
    - le manque de confiance dans les EnR et la volonté stratégique de diversifier leur mix énergétique (le gaz + charbon aurait peut être suffit alors pourquoi s'encombrer de centrales sur 35 ans et plutôt même 60 et des déchets associés sans compter le démantèlement ?

    bref, je ne pige pas.

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