L'économie par le petit bout de la lorgnette

dimanche 17 novembre 2013 Écrit par  Yves Heuillard

Imaginez qu'on invente le moteur à eau. Un moteur à eau encore très imparfait, cher, demandant des investissements élevés, mais faisant des progrès suffisamment rapides pour pouvoir espérer le développement d'une voiture à moteur à eau très compétitive dans les 10 années qui viennent.

Petit à petit, au fil des progrès, soutenus par les finances publiques, le nombre de voitures à eau augmenterait dans le parc automobile. Les stations services vendraient moins de carburant, elles deviendraient moins rentables, et souvent même plus rentables du tout. à vingt cinq pour cent de voitures à eau, beaucoup de stations services seraient obligées de fermer, sauf à se moderniser pour réduire leurs coûts de fonctionnement. Mais qui voudrait investir dans une telle modernisation sachant que dans les années à venir ce ne sera plus 25% des automobiles qui fonctionneront à l'eau mais bientôt 30% en 2020, 40% en 2030 et très probablement 80% en 2050.

Parallèlement pour les propriétaires d'automobiles classiques il deviendrait plus difficile de faire le plein et aussi plus cher parce qu'ils seraient de moins en moins nombreux à supporter le poids d'une infrastructure de moins en moins rentable. Imaginez maintenant les titres de la presse : « la voiture à eau ruine les distributeurs d'essence », « bientôt, les automobiles ne pourront plus circuler faute de stations-service, l'économie risque la paralysie ».

Et certains de proposer l'arrêt de tout soutien au développement d'un tel moteur, la taxation de l'eau pour automobile, l'augmentation des aides publiques pour le pétrole et les distributeurs de carburants. D'autres d'incriminer le moteur à eau qui provoquerait la légionellose, des incendies, tuerait les oiseaux (oui monsieur, du fait des nanogouttelettes de vapeur d'eau).

Et ce serait juste ! La voiture à eau ruinerait effectivement la filière pétrolière. Il serait donc pertinent de mettre en cause le soutien à une technologie qui risquerait de ruiner tout le monde. Tout le monde, peut être pas, mais au moins les plus puissants du monde, ce qui serait encore plus fâcheux.

Et bien sûr dans les débats et les calculs, on oublierait qu'un euro investi ici dans le moteur à eau, n'est pas comparable à un euro envoyé là-bas dans les coffres des pays producteurs de pétrole, que la santé publique y trouverait très largement son compte (mais pas l'industrie pharmaceutique), que notre armée, nos services secrets n'aurait plus à protéger le détroit d'Ormuz, assurer la sécurité de nos installations pétrolières et minières en Asie centrale ou en Afrique, ce qui allègerait singulièrement notre budget, que le climat... euh, non pas le climat, les générations futures, c'est quand même pas notre affaire...

Toute ressemblance avec des situations ou des technologies existantes ne serait que fortuite ou pure coïncidence.