La France nucléaire, l'art de gouverner une technologie contestée

dimanche 02 mars 2014 Écrit par  Yves Heuillard

Sezin Topçu, historienne et sociologue, chargée de recherche au CNRS, décrypte 40 ans de stratégies gouvernementales visant à réprimer, contourner, devancer, canaliser, dépolitiser les critiques à l'endroit du nucléaire.

Pourquoi la vive contestation du nucléaire - qui a amené l'Allemagne, l'Italie, la Suisse, la Belgique à programmer une sortie du nucléaire - ne s'est pas produite en France ? Tout cela s'explique par l'efficacité du travail politique pour rendre l'énergie nucléaire acceptable et par la mise en place d'une stratégie organisée de longue date pour s'opposer à toute possibilité de contestation radicale.

Sezin Topçu, historienne et sociologue des sciences, chargée de recherche au CNRS, membre du Centre d'étude des mouvements sociaux à l'Institut Marcel Mauss - EHESS, est l'auteure de La France nucléaire, l'art de gouverner une technologie contestée.

La France nucléaire

Couverture du livre de Sezin Topçu sur l'art de gouverner une technologie contestée, le nucléaire Sous-titre : "L'art de gouverner une technologie contestée". Auteure : Sezin Topçu. Préface de Dominique Pestre. 349 pages. Editions du Seuil. 21 €. 15 € en version Amazon Kindle

Son ouvrage est une analyse historique du nucléaire français sous l'angle de la gestion de la critique et de la contestation, et des rapports de force entre les promoteurs de l'atome et ses opposants. Il est le résultat d'un travail documentaire et d'interviews de terrain totalement époustouflant. Et ce d'autant que la qualité de l'analyse historique se double d'une qualité d'écriture qui illumine le lecteur.

Sur 330 pages, Sezin Topçu, en historienne accomplie à la méthodologie méticuleuse nous fait pénétrer dans les coulisses de l'élaboration du discours nucléaire et de la construction d'un appareil de contrôle et de répression de la contestation. Et même sur des sujets que l'on croît bien connâitre, comme le nuage de Tchernobyl arrêté aux frontières, l'auteure met en lumière la normalisation du secret comme mode de gouvernement du nucléaire, secret qui va jusqu'à façonner la conduite des médias.

Si vous êtes concerné par les rapports entre les technologies, la démocratie et la société, la lecture de Sezin Topçu est un point de passage obligatoire. L'ouvrage restera par ailleurs une référence pour les candidats à l'histoire des sciences.

Un laboratoire humain en zone contaminée

Le chapitre le plus terrifiant concerne la Biélorussie, dont au moins le tiers de la surface reste contaminée par les retombées de la catastrophe de Tchernobyl. Le régime biélorusse, dictature implacable très fermée au porte de l'Europe, met en place, grâce aux experts français, un programme pour changer les habitudes des populations concernées et les amener à survivre en zone contaminée. 

C'est le projet Ethos lancé en 1996. Il s'agit, explique l'historienne "de redéfinir, à partir de leur niveau de radioactivité, les lieux, les aliments, les produits et les objets de la vie quotidienne. La forêt, par exemple, abondante en Biélorussie, perd son statut de lieu de promenade et de détente. [...] Pour les habitants, l'enjeu est de repérer la variation de la contamination d'un endroit à l'autre à l'aide d'un radiamètre. Celui-ci est censé assurer la bonne conduite de tous, en les confrontant à la réalité de Tchernobyl, en leur rappelant que la contamination fait désormais partie intégrante de leur vie, de leurs aliments, de leur propre corps."

L'envers d'Areva au Niger

Le dernier chapitre est consacré au Niger, pays qui dispose d'une avantageuse richesse naturelle - le minerai d'uranium - mais qui est l'avant dernier pays le plus pauvre du monde : "Le cas nigérien nous met face à un monde où les problèmes liés au nucléaire s'avèrent sans commune mesure avec ceux dénoncés dans le contexte français. Il s'agit de dégâts environnementaux et sanitaires fortement aggravés, mais aussi de très graves problèmes d'ordre démocratique, tels que le secret médical poussé à l'extrême, la répression des ONG, voire l'encouragement de conflits armés"

Empêcher toute forme de pensée contestataire

Sezin Topçu dénonce le mythe de l'acceptation du nucléaire par les français, rappelant la force du mouvement contestataire des années 70. Mais un gouvernement de l'espace publique, au travers d'outils systématiques de communication pour normaliser la filière nucléaire, associé à une sémantique nationale destinée à promouvoir les vertus de l'énergie de l'atome, vise à empêcher tout forme de pensée contestataire. Les opposants sont présentés comme des ennemis de la modernité, des traitres à la Nation, voire même comme des terroristes (dans le cas des opposants touaregs nigérians).

Une stratégie qui atteindra des sommets dans le cadre du débat sur le changement climatique ou le nucléaire sera présenté comme une technologie "verte", et même une énergie renouvelable. L'auteur montre comment la gouvernance par le secret, la mise en place d'outils répressifs et policiers, la systématisation de la mesure de l'opinion publique, le recours aux sciences sociales, permettent de contrôler et de la surveiller, la critique. Il s'agit aussi de construire, toujours sur le fondement d'études scientifiques, un discours anti-critique, pour anihilier les effets de la contestation, marginaliser les anti-nucléaires, les présenter comme des écolos à Pataugas ignares prônant le retour à la bougie.

Une acceptabilité fragile

Alors qu'on assiste à un renouveau des mouvements contestataires, attesté par la mobilisation autour de Notre-Dame-des-Landes ou des gaz de schiste, et même si l'industrie nucléaire est solidement implanté et qu'elle a su mettre en place des entreprises et des instruments scientifiques de la gestion de l'opinion publique, l'auteure considère que l'acceptibilité du nucléaire en France, en particulier depuis l'accident de Fukushima, reste fragile : "Nulle technique n'a le monopole de l'avenir".

En ouverture : Centrale nucléaire de Blayais par Pierre-Alain Dorange - Photo Licence Creative Commons