Comprendre Fukushima

mardi 11 mars 2014 Écrit par  Yves Heuillard
Fukushima, déchargement du combustible usé du réacteur N°4 Fukushima, déchargement du combustible usé du réacteur N°4 Photo CC Greg Webb / IAEA

La couverture médiatique de la date anniversaire de la catastrophe de Fukushima est l'occasion de faire le point sur quelques-unes des informations diffusées par les médias sans les précisions nécessaires à leur bonne compréhension.

Parce que le nucléaire est une technologie complexe, difficile à comprendre, parce que la radioactivité ne se voit pas, parce que les ordres de grandeurs des chiffres - infinimement petits, ou immensément grands - dépassent souvent notre entendement, parce que les enjeux économiques sont immenses, parce que les moyens financiers des défenseurs du nucléaire sont hors de proportion avec ceux de ses contradicteurs, parce que la presse est elle-même sujette à influence (1), nous avons pensé qu'il fallait éclairer, remettre dans leur contexte, certaines des assertions vues ici ou là dans les médias à l'occasion de la commémoration de la catastrophe nucléaire de Fukushima.

Décontamination

Photo d'ouverture

Déchargement des 1533 barres de combustible usé de la piscine du réacteur N°4 et stockage dans la piscine commune de la centrale ont commencé en novembre 2013. L'opération se terminera fin 2014. Photo CC Greg Webb / IAEA

On parle souvent de décontamination, et d'un possible retour des habitants dans les zones contaminées. Pour se faire une idée de la problématique, imaginez un kilo de farine dispersé dans le Bois de Boulogne, surface boisée de 8,5 km² à l'ouest de Paris. Et vous êtes chargé de décontaminer la zone, c'est à dire d'enlever le kilo de farine, principalement des sols et des plantes, et des eaux dans lesquels la farine s'est dispersée.

À supposer que cette décontamination soit possible - ce qui bien évidemment ne peut pas se faire grain de farine par grain de farine, mais en enlevant au bulldozer la couche superficielle du sol, en coupant les arbres, en pompant l'eau des lacs -, il reste que vous vous retrouvez avec des milliers de tonnes de matériaux contaminés, qu'il faut bien entreposer quelque part. Dans le meilleur des cas décontaminer veut dire diluer dans l'environnement, déplacer le problème, mettre ailleurs. 

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Déroulement de l'accident expliqué par l'IRSN (video).

Et ailleurs :

Des images HD de la catastrophe

Le diaporama du National Geographic

Le Blog de Fukushima (en français)

Petit détail sur le kilo de farine. Certains des éléments radioactifs contenus dans un réacteur nucléaire sont mortels à des doses qui peuvent être de l'ordre de quelques millionièmes de gramme. C'est le cas du plutonium par exemple (2). Ce qui veut dire, qu'en théorie, l'inhalation d'un seul grain de votre kilo de farine peut entraîner la mort. Vous comprenez maintenant la sophistication des combinaisons, masques, et autres moyens mis en oeuvre pour travailler en milieu contaminé.

Le chiffre de 1 kilo a été pris ici de façon arbitraire, pour l'exemple. Notre lecteur pourrait se demander quel est l'ordre de grandeur de la pollution radioactive qui serait nécessaire à rendre inhabitable le Bois de Boulogne à Paris. Prenons par exemple le césium 137, l'un des corps radioactifs les plus marquants d'un accident nucléaire comme celui de Fukushima. Moins de 5 g de césium 137, uniformément répartis sur les 840 hectares du bois, suffiraient à le rendre inhabitable (3). Ceci défie la raison, et donne la mesure de ce que cache le mot "décontamination".

Dernière précision, un réacteur contient 90 tonnes de combustible et la piscine de stockage du combustible usé associé à chaque réacteur peut contenir plusieurs charges complètes du réacteur.

Une situation stabilisée

Selon les sources, la situation à Fukushima est présentée comme stabilisée par les uns, ou cauchemardesque par les autres. Après trois ans, la situation à la centrale de Fukshima n'est pas stabilisée, et il faudra 40 à 50 ans pour parvenir à démanteler l'ensemble des installations.

Le cauchemard serait l'effondrement de la piscine du réacteur N°4 de la centrale ou l'impossibilité de la refroidir - ce qui provoquerait un incendie. Un accident d'une telle ampleur pourrait entrainer l'évacuation de Tokyo (4). La piscine contenait 264 tonnes de combustible au moment de la catastrophe, mais depuis l'automne 2013, on procède à son déchargement et plus du tiers en aurait été retiré à ce jour. Le cauchemard sera probablement évité.

Réservoirs d'eau contaminée et personnel de Tepco sur le site de centrale nucléaire de Fukushima
Résevoirs d'eau contaminée sur le site. Photo CC Agence internationale de l'énergie atomique.

Reste que tous les jours environ 1000 tonnes d'eau provenant des nappes souterraines, s'écoulent au travers du site, et 400 tonnes sont injectées dans le coeur des réacteurs fondus ou elles deviennent contaminées. Une partie est récupérée, et plus de 40 000 tonnes d'eau contaminée sont déjà stockées sur le site dans 1200 réservoirs de fortune qui ne résisteraient probablement pas à un nouveau tsunami.

Régulièrement, les incidents, nous rappellent l'extrème complexité de la gestion de la catastrophe. En février dernier, un seul de ces incidents - deux vannes laissées ouverte par erreur - ont provoqué la fuite de 100 tonnes d'eau contaminée (pour les spécialistes de l'ordre 230 millions de becquerel par litre, principalement du strontium 90).

Nombre de morts

À des doses importantes, comme celle que vous recevriez en une minute si vous vous asseyiez sur un fût de combustible usé issu d'un réacteur, la dose de rayonnement reçue entraîne rapidement la mort. Mais la probabilité que ceci vous arrive est quasi-nulle. En revanche à des doses infiniment faibles, une fois fixés dans les organes du corps humains, les éléments radioactifs sont suceptibles de générer des cancers, mais vous ne le saurez que dans 10, 20 ou 30 ans. La radioactivité peut aussi générer des maladies génétiques chez les decendants des personnes exposées. 

Et personne ne pourra prouver que votre maladie vient du fait que vous avez mangé du poisson contaminé lors de votre voyage de noces à Fukushima. Les défenseurs de l'environnement et les industriels s'affrontent sur les seuils et les cumuls de doses qui seraient ou ne seraient pas acceptables, ou sur des nombres de morts quasi-impossibles à établir (de 54 morts à un million de morts selon les sources pour Tchernobyl par exemple).

Le citoyen ordinaire lui, voudrait bien pouvoir manger des champignons, des harengs, ou un civet de lièvre, sans se préoccuper de savoir si la fricassée de ceps qu'il a mangé il y a 3 mois lui permet de le faire sans trop de risques.

"Le stress, plus de morts que la radioactivité"

En ce qui concerne Fukushima, l'accent est parfois porté sur le fait que la radioactivité fait moins de morts que le stress provoqué par le désarroi d'une population qui a tout perdu. Entendez par "tout perdu", non seulement, votre maison, tous vos objets personnels, avec parfois la nécessité inique de continuer à en payer le crédit, mais vous avez aussi perdu le coin de planète où vous habitiez, où vous, vos ancètres peut-être, ont grandi. 

Vous avez perdu votre village, les bois et les champs où vous couriez quand vous étiez môme, les collines de vos premières amours, les rivières où vous vous baigniez,  le temple ou l'église où vous vous êtes marié, l'école où vous avez appris à lire, le cimetière où sont vos proches, vos voisins, vos amis, la nature, la plage, la mer, l'air, enfin tout.

Remplacez "stress" par "désespoir" et vous êtes plus proche de la réalité. Et si vous en êtes là, c'est bien qu'on vous a déplacé, pour que vous ne soyez pas soumis à la contamination radioactive. Et donc de quoi voulez-vous mourrir d'autre que du désespoir ? Et quand bien même auriez vous été contaminé, du fait d'une évacuation trop tardive, vous avez bien le temps de mourrir de désespoir avant de mourir des effets de la contamination, dont les effets se font sur le long terme.

150 000 personnes ont été déplacées suite à la catastrophe de Fukushima. Les associations de défense citoyennes et anti-nucléaires dénoncent les pressions faites auprès des populations concernées pour retourner dans les zones contaminées, et la rédéfinition de ce que seraient des doses de contamination admissibles.  Elles dénoncent par ailleurs une loi votée sur le droit à la migration, mais dont le budget n'a toujours pas été décidé et s'insurgent contre l'absence de condamnation prononcée à l'encontre des dirigeants de Tepco, l'exploitant de la centrale.

Compteur Geiger

illustration compteur Geiger et symbole de radioactivité
Illustration CC Danilo Russo

Nous avons tous vu ces images, de spécialistes de l'industrie, de militants écologistes, ou d'habitants inquiets avec un compteur Gieger à la main (au Japon dans les supermarchés par exemple). Le compteur Gieger étant présenté comme l'arme absolue contre une possible contamination. Ce n'est pas vrai. Le compteur Geiger n'est capable de détecter que certains rayonnements radioactifs et pas d'autres.

En particulier le compteur Gieger ne détecte pas la radioactivité la plus dangereuse pour les cellules vivantes, la radioactivité alpha, et détecte assez mal la radioactivité béta (voir notre article pour comprendre la radioactivité). Sans compter que seul n'est détectée que le rayonnement radioactif qui entre dans le détecteur par une toute petite fenêtre.

Au bout du compte un compteur Geiger, dirigé par exemple vers un bloc de terre contaminée par du césium 137 ne détectera que 0,5 à 1% des rayonnements (5). Le compteur Geiger est un bon outil pour détecter le rayonnement auquel on est soumis de l'extérieur, à condition qu'il soit relativement élévé, mais pas pour mesurer la dangerosité des denrées ou de l'eau que nous sommes susceptibles d'ingérer, ou de l'air que nous respirons.

Du fait que l'accident d'une centrale nucléaire disperse pratiquement toute la panoplie des corps radioactifs possibles dans l'atmopshère - dont ceux auquels le compteur Geiger est sensible - l'appareil est un bon outil pour détecter un tel accident et ses contaminations immédiates

Mais rapidement avec les dispersions, migrations, concentrations, décroissance rapide de la radioactivié de certains corps ou relative stabilité de certains autres, du fait des phénomènes physiques et biologiques de la biosphère, le compteur Gieger n'est pas l'outil adéquat. Il ne permet pas par exemple de mesurer la radioactivité d'un litre de lait biélorusse (6) ou d'un sac de riz japonais. 

La faute au tsunami

Alors que les partisans du nucléaire font référence à un tsunami inimaginable comme responsable de la catastrophe, les positions critiques à l'égard de l'énergie nucléaire et en particulier à l'égard de Tepco, l'électricien japonais opérateur de la centrale de Fukushima, mettent en avant l'irresponsabilité de la décision de construire la centrale.

Arnie Gundersen a été ingénieur et ancien cadre de l'industrie nucléaire américaine pendant trente ans. Aujourd'hui il est ingénieur en chef de Fairwinds Associates, entreprise de conseil dans le domaine du nucléaire, et du site internet d'éducation sur l'énergie Farwinds Energy Education. Il se dit "ni pour ni contre le nucléaire". Mais il rappelle que la possibilité d'un tel tsunami était connu au moment de la construction et que l'avis des experts de l'époque n'a pas été écouté (7).     

Le nucléaire dans le monde

Toujours à l'occasion de la commémoration de Fukushima, selon qu'elle vient des partisans ou des opposants au nucléaire, deux visions du développement de l'industrie nucléaire peuvent être proposées. La première consiste à montrer le nombre de réacteurs en construction dans le monde. Ainsi il est dit que la construction de réacteurs nucléaires est à son plus haut niveau depuis 25 ans avec 69 réacteurs en construction (72 selon l'Agence internationale de l'énergie atomique, les différences venant de l'interprétation de l'expression "en construction")

La deuxième consiste à ne montrer que la baisse relative de la production nucléaire dans la production électrique mondiale : 11% seulement de l'électricité mondiale proviennent du nucléaire. La production d'électricité nucléaire a chuté de 6,8% en 2012 pour s'établir à 11,8 % en-dessous du maximum de 2006.  

Les deux assertions ci-dessus sont vraies, mais partielles. Pour les compléter en voici quelques autres tirées de deux sources indépendantes, le World Energy Outook 2013 (WEO) de l'Agence internationale de l'énergie, et le World Nuclear Industry Status Report (WNRIS) :

Au 1er décembre 2013, 429 réacteurs nucléaires sont en fonctionnement dans le monde, 15 de moins qu'en 2002 (les 50 réacteurs japonais sont considérés comme opérationnels alors qu'ils sont arrêtés). 69 sont en construction dont 29 en Chine. En supposant ces 69 réacteurs opérationnels en 2020, la puissance électrique nucléaire disponible ne suffira pas à compenser l'arrêt programmé ou la mise à la retraite de réacteurs anciens (selon WNRIS) sauf à les prolonger de façon généralisée au-delà de 40 ans.

Enfin l'électricité nucléaire est rarement comparée à la consommation mondiale d'énergie. L'électricité représente environ 18% de la consommation finale d'énergie dans le monde et l'électricité nucléaire de l'ordre de 2%. Si ce chiffre vous paraît suprenant, sachez que qu'en France, pays le plus nucléarisé du monde où l'électricité nucléaire représente 80% de l'électricité totale mais 18% de la consommation finale d'énergie toutes énergies confondues, dont pétrole et gaz (8). 

Graphiques représentant les capacités nulcéaires, éoliennes et solaires ajoutées
Capacités de production électriques ajoutées au réseau depuis 2000. Nucléaire en rouge, éolien
en bleu, solaire en vert. Graphique extrait du World nuclear industry status report .

L'Agence internationale de l'énergie prévoit moins de 1000 milliards de dollars d'investissement dans le nucléaire d'ici 2035 contre plus de 6000 milliards de dollars pour les renouvelables. Sachant que les coûts de l'installation de nouvelles capacités renouvelables baissent quand ceux du nucléaire augmentent.

Toujours d'après l'AIE, entre 2011 et 2035, la moitié de l'augmentation de la production électrique proviendra des seules énergies renouvelables. Dans le scénario le plus favorable aux réductions de gaz à effet de serre, la production d'électricité nucléaire en 2035 est multipliée par 2,25, celle des renouvelables hors hydraulique par 9,2.

En valeur absolue, la production d'électricité renouvelable (hors hydraulique) part de presque rien en 2011, pour dépasser la production électrique nucléaire de 55%, toujours en 2035. Dit autrement ce qu'a fait l'indsutrie nucléaire en 40 années, les nouveaux renouvelables (globalement l'éolien et le solaire) le font en moins de 15 ans. 

Notes
1) Dans son ouvrage "La France nucléaire, l'art de gouverner une technologie contestée ", Sezin Topçu, chargée de recherche au CNRS, met en lumière la normalisation du secret comme mode de gouvernement du nucléaire, secret qui va jusqu'à façonner la conduite des médias.

2) La quantité maximale admissible de plutonium (QMA) dans le corps est de 0,04 millionième de gramme. (Source Syndicat CFDT, L'électronucléaire en France, 1975).

3) Selon Jonathan Medalia, spécialiste de l'armement nucléaire pour le Congès américain, moins de 0,37g de cesium 137 par km² demande l'évacuation de la zone selon les normes de l'Agence fédérale des situations d'urgence (FEMA). On peut aussi regarder cette video de Steven Starr, membre de la Nuclear Age Peace Foundation et de Physicians for Social Responsibility qui avance un chiffre similaire (1/3 de g par km2)

4) The World Nuclear Industry Status Report 2013

5) Risques lés à l'irradiation externe sur le territoire jaonais. Document CRIIRAD, Trait d'union 54, avril 2012.

6) Au moment de l'écriture de ces lignes (mars 2014), le site internet du ministère français des Affaires étrangères recommande "d'éviter de consommer poissons d’eau douce, baies et champignons et s’abstenir absolument de consommer les produits alimentaires provenant des régions du Sud-Est, proches de la frontière ukrainienne, et de l’Est au Sud-Est de Moguilev, très touchées par la catastrophe de Tchernobyl".

7) Voir le site de Fairwinds Energy Association .

8) Commissariat au développement durable - Répères - Chiffres clé de l'énergie - Février 2014 

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