L'électricité de moins en moins chère

mardi 06 mai 2014 Écrit par  Yves Heuillard

À croire les détracteurs des énergies renouvelables, les éoliennes et les panneaux solaires photovoltaïques nous assureraient d'une ruine prochaine, la preuve serait en Allemagne. En vérité les prix de l'électricité n'ont jamais été aussi bas.

Au moment où nous écrivons ces lignes, à 16 heures, le 5 mai, les panneaux solaires allemands produisent l'équivalent de 18 réacteurs nucléaires. L'électricité, achetée (1) la veille pour le lendemain sur la bourse de l'électricité de Leipzig (EEX) selon des contrats horaires s'est vendue 1,8 cts d'euros le kWh en moyenne pour l'électricité dite "en base" (les heures creuses), et 1,3 cts en moyenne pour l'électricité de pointe avec un minima à 0,12 cts entre 14 heures et 15 heures.

Notre graphique ci-dessus

Variation du prix de l'électricité de pointe sur la bourse de l'électricité européenne EEX depuis début 2011. La courbe serait assez voisine pour l'électricité en base c'est à dire hors des heures de pointes.

En avril le prix moyen de l'électricité en base a été de 3,16 centimes le kWh et le prix moyen de l'électricité de pointe de 3,3 cts. Si la transition énergétique allemande la "Energiewende", fait l'objet de toutes les critiques c'est que l'électricité faite à partir du vent ou du soleil, c'est à dire sans charbon, sans gaz, sans uranium, peut être vendue à un coût marginal quasi nul.

Pas chère, mais pas pour tout le monde

Il ne faut pas confondre le prix de l'électricité sur le marché de l'électricité, et celui payé par les consommateurs sur leur facture. Le premier correspond au prix de vente en gros par les producteurs d'électricité à la sortie des centrales, le deuxième c'est le prix de vente par les distributeurs d'électricité à l'arrivée au compteur. La quasi situation de monopole d'EDF en France, à la fois producteur et distributeur, ne nous aide pas à comprendre ce fonctionnement normal du marché de l'électricité.

Les chiffres cités plus haut correspondent au prix de vente de l'électricité en gros et bien que nous nous cantonnions à l'Allemagne, les interconnexions avec la France, la Suisse, et le Nord de l'Europe sont telles que les prix de marché suivent les mêmes tendances et diffèrent assez peu, la France étant généralement un tout petit peu plus chère que l'Allemagne. Notez d'ailleurs que ce prix de gros est très proche de celui que paient les gros consommateurs industriels, qui sont les premiers à mettre en cause la transition énergétique allemande et les renouvelables, alors qu'il profitent de prix extrêmement bas.

La guerre de l'électricité

Le prix de vente en gros de l'électricité dépend du coût réel de production ainsi que des subventions publiques, notamment les subventions au charbon et au nucléaire qui sont peu transparentes, et, pour les renouvelables, des tarifs garantis de rachat par le gouvernement qui ont le mérite d'une transparence totale. Ceci rend difficile la comparaison du coût réel de l'électricité selon les moyens de production.

Graphique représentant la baisse du prix d'un installation photovoltaïque en toitureMais nous sommes au point où l'électricité éolienne terrestre devient compétitive avec toutes les autres sources de production (y compris le charbon dans certains pays), et au point ou l'électricité solaire photovoltaïque produite par un particulier est meilleur marché que celle achetée sur le réseau.

Et la tendance ne peut que se poursuivre, le photovoltaïque étant déjà compétitif avec le charbon dans certaines régions du monde.
Ci-contre baisse du prix d'une installation photovoltaïque en toiture en Allemagne depuis 2006 (soucre BSW Solar).

D'où une guerre de l'électricité, qui est d'abord une guerre de l'information visant à accuser les renouvelables de prix élevés. Cette guerre oppose d'un côté les acteurs historiques de l'électricité et leurs gros moyens de production centralisés  aux nouveaux entrants sur le marché, des petites et moyennes entreprises, vous, moi, l'agriculteur, la muncipalité, ou la coopérative citoyenne d'à côté. 

Les dinosaures de l'énergie

4 mars 2014 - Pour la première fois depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, RWE, l'un des quatre grands énergéticiens allemands, annonce des pertes. Deux jours plus tard, l'agence de presse Reuters, qui n'est pas connue pour ses positions écologistes, titre : "les renouvelables change les distributeurs d'énergie en dinosaures" [Renewables turn utilities into dinosaurs of the energy world] (2).

En résumé, l'analyse de Reuters est la suivante : 22% de l'électricité allemande provient des renouvelables (chiffres 2012). Les grands de l'énergie (E.On, RWE, EnBW et Vattenfall) sont pratiquement absents du secteur et ne possède que 7% des 71 GW des capacités électriques renouvelables, contre 51 % pour les particuliers et les agriculteurs.

Boom photovoltaïque mondial

37 GW de solaire photovoltaïque ont été installés dans le monde en 2013, contre 30 pour chacune des deux années précédentes. Le parc installé augmente donc de 35 % en un an à 137 GW. On observe un contraste saisissant entre la forte croissance des marchés chinois, japonais et américain et la baisse sensible du marché de l’Union européenne. (Source Observ'er)

L'auteur insiste sur le fait que les grands de l'énergie ont complètement raté le coche et que le modèle économique des producteurs conventionnels d'énergie est totalement érodé par les renouvelables. Et d'expliquer que les consommateurs devenant maintenant des producteurs, les grands énergéticiens devront changer de modèle, que les gagnants sont des petites entreprises du solaire, de l'éolien et de l'efficacité énergétique.

Un indicateur de crise

Le site d'information Renewables International a récemment lancé un indicateur quotidien nommé "Disruptive renewables" pour montrer comment les énergies renouvelables remettent en cause les sources conventionnelles d'énergies (3). Il s'agit simplement de comparer au jour le jour le prix de gros de l'électricité sur les marchés au seuil minimum de rentabilité des gros producteurs d'électricité (fixé à 4 cts).

Seuil de rentabilité des centrales électriques classiques. Effet de l'électricité renouvelable. Au moment où nous écrivons ces lignes, depuis le 1er avril dernier, soit depuis 36 jours, les prix de gros de l'électricité ont été en dessous du seuil de rentabilité pendant 29 jours.

Craig Morris, journaliste de Renewable International, et l'un des meilleurs observateurs du secteur de l'énergie en Europe, nous fait remarquer que normalement les prix de l'électricité croissent avec la demande, mais en Allemagne, du fait de la pointe de production solaire en milieu de journée, la différence entre les prix de pointe et les prix de base tend à se réduire, avec parfois, le week-end notamment, les prix de pointe inférieur au prix de base.

Il note également que contrairement à ce qu'on entend partout, les prix de gros en Allemagne sont généralement inférieurs à ceux de la France ou de la Suisse.

Alors ?

Cette situation exposée, vous êtes maintenant à même de mieux décoder l'information. il y a bien une crise dans le secteur de l'électricité, mais la crise est provoquée par la baisse des prix, pas par la hausse.

Si vous aviez des centrales à gaz, vous seriez favorable à l'exploitation des gaz de schiste ; si vous aviez des centrales à charbon vous feriez tout pour ruiner toute politique qui vise à faire payer un juste prix la tonne de CO2 ; ou vous défendriez la folie de la capture et du stockage du CO2 (4) ; si étiez un acteur du nucléaire, vous demanderiez le secours de la puissance publique (5), en même temps que vous ne verriez pas d'un bon oeil l'exploitation des gaz de schistes.

Si vous étiez l'un quelconque de ces acteurs, vous vous opposeriez à tout aide au développement des renouvelables, sauf si vous pouviez canaliser ces aides vers vous et vous seul, vous qui produisez l'électricité du monde depuis un siècle, et faites valoir que vous êtes le seul à savoir le faire correctement.

Et puis votre influence s'exercerait pour favoriser les usages de l'électricité, et ne pas aller trop vite en matière d'économie d'énergie. Et en chef d'entreprise soucieux de votre rentabilité, vous auriez raison.

En revanche, si vous étiez responsable de l'élaboration des politiques publiques, votre objectif serait d'assurer la transition entre l'ancienne économie de l'énergie et la nouvelle, de permettre le développement des technologies qui vont permettre cette transition, de garantir la démocratie de l'énergie (le droit de chacun de produire son énergie), d'accompagner nos fleurons industriels dans ce grand chambard, tout en ne perdant pas de vues les objectifs climatiques. Votre position ne serait pas simple.

Mais vous sauriez que les opportunités économiques sont immenses ; et en administrateur public honnête vous pèseriez aussi les risques de ne voir dominer que quelques intérêts particuliers ou de court terme.

Références
1) Ici un outil de SMA pour voir en direct la production photovoltaïque allemande
2) Reuters. Renewables turn utilities into dinosaurs of the energy world
3) Renewables international. Disruptive Renewables
4) Notre aticle. La terrible mathématique de la capture et du stockage du carbone
5) Voir l'accord passé entre EDF et le gouvernement britannique

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