La fin du réseau électrique ?

jeudi 26 juin 2014 Écrit par  Yves Heuillard
La fin du réseau électrique ? Photo CC Brian Mc Gloin

Comprenez les enjeux de la transition énergétique, et son interprétation par le gouvernement, au travers de la menace que font peser les renouvelables sur le modèle centralisé de production de l'électricité.

La baisse du coût de production et de stockage de l'électricité photovoltaïque est telle qu'il sera de plus en plus possible de consommer sa propre électricité et de se passer du réseau électrique, rendant celui-ci de moins en moins rentable au fur et à mesure de la défection des consommateurs.

Pour autant, les réseaux de transport et de distribution d'électricité vont-ils devenir obsolètes ? Nous en sommes encore loin. Pourtant, récemment, la banque Barclays a baissé la note affectée aux émissions obligataires des entreprises américaines de distribution de l'électricité [1]. Voilà ce qu'écrivent les analystes de la banque qui ne sont pas connus pour être des écolos :

"D'ici quelques années [...] nous croyons que la baisse des coûts des systèmes distribués de production électrique photovoltaïque vont remettre en question les modèles économiques existants. Selon nos analyses, le coût des panneaux photovoltaïques et des batteries de stockage est déjà compétitif à Hawaï ; bientôt, en 2017, ce sera le tour de la Californie, puis de New York et de l'Arizona en 2018, et beaucoup d'autres états suivront. Depuis 100 ans [..] il n'y a pas eu de solution alternative aux réseaux de distribution de l'électricité. Nous croyons que le photovoltaïque associé au stockage pourrait reconfigurer l'organisation du secteur de l'électricité dans la décennie qui vient." 

En février dernier, le très sérieux Rocky Moutian Institute, fondé par Amory Lovins, publiait un rapport titré "The economics of grid defection" [2] qui dit exactement la même chose tout en posant la question de l'adaption possible des modèles d'affaires des réseaux électriques, de leur capacité à transformer la menace en opportunité.

Le modèle centralisé de l'électricité menacé

En janvier 2013 déjà, le Edison Electric Institute (EEI), un organisme qui regroupe des opérateurs de réseaux électriques américains, s'insquiétait du problème dans un rapport intitulé "Disruptive Challenge : Financial implications and Strategic responses to a Changing Retail Electric Business" [3]. Le rapport parle de menace (notez le mot) : "avec la baisse des coûts, des technologies comme le solaire photovoltaïque, les batteries, les piles à combustible, les installations géothermiques, les éoliennes, les micros turbines, la gestion intelligente du stockage de l'électricité dans les véhicules électriques pourraient menacer le modèle centralisé de la distribution d'électricité".

La menace des renouvelables sur les entreprises conventionnelles de production et de transport de l'électricité peut être résumée par une étude récente de Bloomberg Energy Finance [4].

L'étude concerne l'Australie, troisième producteur mondial d'un charbon qui n'est plus compétitif avec l'éolien local et bientôt avec le solaire. L'étude explique que si l'Australie réduisait, selon les voeux du nouveau gouvernement conservateur, les objectifs de production d'énergies renouvelables, les investissements dans le secteur baisseraient de 12 à 21 milliards de dollars, avec la pertes de 7 000 à 11 000 emplois par an qui ne seraient pas créés, mais en revanche les énergéticiens conventionnels, moins concurrencés, pourraient vendre l'électricité plus chère, et générer un chiffre d'affaires supplémentaire de 6 a 12 milliards de dollars de 2015 à 2020.

Vers la parité réseau

immeuble de grande hauteur avec une façade en panneaux solaires photovoltaïques Tour de bureaux couverte de panneaux photovoltaïques à Manchester. Photo CC Tom Blackwell

Dans le monde, le nombre de pays où produire son électricité soi-même est moins coûteux que de l'acheter sur le réseau ne cesse d'augmenter. On dit que ces pays ont atteint la parité réseau pour le consommateur. Si on se borne au photovoltaïque, facile à installer par tous, cette parité réseau dépend de l'ensoleillement d'une part, du coût d'une installation solaire photovoltaïque d'autre part, mais aussi du prix de vente de l'électricité au consommateur final : plus l'électricité est vendue chère plus il est intéressant de la fabriquer soi-même.

Si on raisonne au niveau d'une collectivité locale, il est possible d'envisager une production électrique d'origine éolienne dont le coût au kWh se situe entre 4 et 8 cts d'euros (pour l'éolien terrestre), mais il faut quand même un réseau électrique local. D'où l'intérêt des villes allemandes par exemple, pour la reprise du contrôle de leur réseau de distribution de l'électricité.

La baisse prodigieuse du prix des panneaux solaires photovoltaïques (de l'ordre de 80 % depuis 2008, vous avez bien lu), en même temps que s'améliore leur efficacité, et alors que le prix de l'électricité facturé au consommateur final augmente, font que la parité réseau est désormais une réalité dans des pays comme l'Allemagne, l'Espagne ou l'Italie, le sud de la France, une partie du Proche-orient, le Sud-Est asiatique, l'Australie, une bonne partie de Afrique, l'Amérique centrale, une partie de l'Amérique du Sud dont le Chili où le solaire est même déjà compétitif avec le charbon [5]. 

Cette tendance peut-elle menacer l'activité de distribution de électricité ? Oui, car plus on consomme sa propre électricité, moins on utilise le réseau, et plus son coût d'utilitisation par kWh transporté augmente, le rendant moins rentable. Le réseau rendu plus cher favorise les solutions de stockage - de leur côté de moins en moins chères -, ce qui diminue encore l'usage du réseau électrique.

Notez que la parité réseau n'est acquise que grâce à des politiques publiques qui obligent au rachat de l'électricité renouvelable produite à un prix garanti. Et sans la disponibilité du réseau électrique ce rachat ne serait pas possible. D'où l'idée de faire payer l'accès au réseau électrique même si on produit soi-même son électricité, ce qui n'est pas insensé.

L'electricité la moins chère

Du point de vue de l'industriel, la parité réseau, c'est le moment où l'électricité renouvelable sera produite, sans aide, à un prix compétitif avec les nouvelles installations au charbon, au gaz ou nucléaires. Encore faudrait-il connaître le vrai prix de production des différentes sources d'électricité. Calcul relativement facile pour l'éolien et le solaire mais difficile pour les autres sources dont les subventions et les aides ne sont pas transparentes. Selon les sources (Agence internationale de l'énergie, Banque mondiale ou Fonds monétaire international, les subventions directes aux enérgies fossiles se situent entre 400 milliards et 2600 milliards d'euros par an. Les subventions au nucléaire sont encore plus opaques, quand bien même seraient-elles calculables (combien par exemple pour garantir notre accès à l'uranium du Niger ?)

Le calcul dépend aussi de la situation géographique et climatique du pays. Voici quelques chiffres pour l'Allemagne publiés par l'Institut Fraunhofer : l'électricité éolienne terrestre y coûte entre 4,5 et 10,8 cts d'euros le kWh. L'électricité photovoltaïque entre 8 et 14 cts. L'électricité au charbon entre 4 et 8 cts, celle au gaz entre 8 et 10 cts. Pas de chiffre pour le nucléaire, l'Allemagne ayant pris la décision de l'abandonner, mais la récente transaction de EDF avec le gouvernement du Royaume-Uni montre un chiffre supérieur à 11 cts pour les nouveaux réacteurs.

Donc, selon les pays, nous sommes à la parité réseau ou c'est l'affaire de quelques années. La parité des renouvelables avec les sources centralisées de production électrique est un fait. Même pour le photovoltaïque, technologie réputée onéreuse, même en Allemagne, pays qui n'est pas le plus ensoleillé du monde. Là de l'autre côté du Rhin, l'électricité produite sur le toit d'un particulier ou d'une entreprise ne coûte qu'entre 8 et 14 cts cts le kWh quand le prix de l'électricité sur le réseau s'approche de 30 cts. Au sud de la France, les grandes installations photovoltaïques au sol sont rentables à 10 cts le kWh alors que le prix de l'électricité sur le réseau pour le particulier est de l'ordre de 15 cts.

Parallèlement la nécessité de faire payer les émissions de gaz carbonique et l'augmentation des coûts du nucléaire (sauf à faire marche arrière sur la sécurité) font que les sources d'électricité conventionnelles sont de plus en plus chères. La partie semble mal engagée pour les tenants du modèle centralisé de l'électricité et c'est précisément le message des analystes, ceux de la banque Barclays ou de Bloomberg.

Comment les titans des gigawatts peuvent rester profitables

Les acteurs industriels de l'électricité ont donc deux solutions pour survivre et défendre un pouvoir gigantesque acquis pendant un siècle de collusion d'intérêts avec les gouvernements. 

1) Considérer que cette rupture technologique ouvre des opportunités fantastiques, en particulier en ce qui concerne le stockage de l'électricité, la gestion intelligente de la consommation, l'efficacité énergétique (autrement dit la vente de négawatts).

2) Freiner des quatre fers et ralentir par tous les moyens les pénalités à payer pour les émissions de gaz carbonique, quitte même à minimiser le réchauffement climatique ; faire baisser artificiellement le prix apparent des sources d'électricités conventionnelles en en faisant payer une partie du prix, et si possible la totalité des risques, par la collectivité ; promouvoir l'exploitation des gaz de schistes pour rendre compétitive l'électricité au gaz ; laisser croire qu'on pourrait faire proprement de l'électricité avec du charbon ; promouvoir une réglementation kafkaïenne pour ralentir la progression de l'éolien terrestre ou du photovoltaïque ; affubler les renouvelables de tous les maux, mais les défendre quand ils ne sont pas accessibles aux citoyens, quitte à ce qu'ils soient deux à trois fois plus chers (c'est le cas de l'éolien offshore) ; traîner les pieds pour mettre en oeuvre les mesures d'efficacité énergétique dans le bâtiment et promouvoir des solutions et des modes de vie qui consomment toujours plus d'électricité (par exemple la voiture électrique) afin de rester indispensables le plus longtemps possible et maintenir des prix élevés par la demande.

Nous invitons nos lecteurs à lire le projet français de loi sur la transition énergétique à l'aune de ces dernières lignes.

Vers la démocratie de l'énergie ?

electricite-photovoltaique-developpement-humain.jpg Développement photovoltaïque au Bénin. (Photo CC Solar Electric Light Fund, SELF)

L'idée de la fin du modèle centralisé de la distribution d'électricité, et avec lui ses gigantesques réseaux de lignes à haute-tension, ferait sourire si ses conséquences sur les affaires, et sur la valeur des entreprises n'étaient sérieusement envisagées par les grandes institutions financières. Mais à y bien réfléchir qui aurait parié, il y 25 ans, que nous pourrions bientôt nous passer des réseaux téléphoniques filaires, que des continents entiers se passeraient de la construction de réseaux de lignes téléphoniques, tout en promouvant le téléphone pour tous.

D'ici 2050, il y aura à peu près autant de citoyens à électrifier (dont les plus pauvres de la planète) que de citoyens qui ont accès à l'électricité aujourd'hui... Vont-ils construire des infrastructures gigantesques et s'en remettre aux géants de l'énergie comme nous l'avons fait, ou produire leur électricité eux-mêmes ? La question contient celle de la démocratie de l'énergie, et donc de la démocratie tout court.

Notes
1) Why the Barclays Downgrade of the Entire U.S. Electricity Sector Means an Upgrade for Consumers. (Rocky Mountain Institute)
2) The economics of grid defection (RMI)
3) Disruptive Challenge : Financial implications and Strategic responses to a Changing Retail Electric Business. (Edison Electric Institute).
4) Modelling options for Australia’s RET review (BNEF)
5) Interview de l'auteur avec Thierry Leperc, patron de Solaire Direct, pour le magazine WE Demain (octobre 2013).

Photos d'ouverture CC Brian Mc Gloin

 

 

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