Allemagne : les lobbies gagnent contre l'électricité libre et pour tous

vendredi 11 juillet 2014 Écrit par  Yves Heuillard
À Worrstadt (Allemagne), les habitants visitent leurs éoliennes À Worrstadt (Allemagne), les habitants visitent leurs éoliennes Photo CC de Yoav Lerman

Le Bundesrat allemand vient de ratifier la réforme de la loi sur les énergies renouvelables en faveur des industriels, et au détriment des coopératives citoyennes de production d'énergie.

En Allemagne, le développement faramineux des énergies renouvelables a été très majoritairement le fait des particuliers, des agriculteurs, des petites entreprises - souvent organisés en coopératives de production (près de 900 coopératives). Il repose sur la loi des énergies renouvelables (EEG), loi visionnaire votée en 2000 qui garantit le rachat de l'électricité à un prix suffisamment élevé pour permettre la rentabilité des installations, mais décroissant au fur et à mesure des nouveaux contrats pour favoriser l'innovation.

Aujourd'hui par exemple le tarif de rachat pour le photovoltaïque se situe entre 12,9 et 8,9 cts par kWh selon la taille de l'exploitation. Résultat l'Allemagne est devenu le phare mondial de l'énergie verte avec 400 000 emplois créés directement et 350 000 emplois crées indirectement (1).

Une contribution pour les énergies renouvelables, ajoutée au prix l'électricité, a été instituée pour financer le tarif de rachat garanti. Elle est payée par les citoyens via la facture d'électricité - mais pas par les gros industriels gourmands en électricité - sur chaque kWh consommé (actuellement 6,24 cts par kWh). 

L'Allemagne a décidé d'accélérer sa sortie du nucléaire après la catastrophe de Fukushima, et l'objectif de la transformation énergétique allemande est de produire 80% de l'électricité, et 60 % de l'énergie primaire à partir des renouvelables en 2050. 

Une réforme qui change tout

Sous la forme d'amendements, la réforme de la loi sur les énergies renouvelables prévoit la limitation des nouvelles installations à 2,5 GW de solaire photovoltaïque, 2,5 GW d'éolien et 100 MW d'énergie issus de la biomasse par an. Réduction également des objectifs de l'éolien en mer à 6,5 gigawatts d'ici 2020. 

Désormais, la contribution pour les énergies renouvelables sera appliquée en partie même à l'électricité consommée directement par ceux qui la produisent, les industriels restant assez largement exempts. "En partie" signifie 30 % (donc de l'ordre de 2 cts par kWh), puis 35 % en 2016 et 40 % en 2017. Les installations de moins de 10 kWh et produisant moins de 10 000 kWh seront exemptées (en pratique les particuliers).

Les locataires qui paient leur électricité directement à leur propriétaire - grâce à des panneaux photovoltaïques installés sur leur toit - paieront la totalité de la taxe. Ce segment de marché était sur le point d'exploser parce que l'électricité produite pouvait être revendue au locataire moins chère que le prix du réseau.

Le mécanisme de tarif de rachat garanti sera progressivement remplacé (en 2016 ou 2017) par un système d'appel d'offres. Autrement dit, c'est l'État qui décidera de l'installation de telle ou telle centrale éolienne ou solaire et il fera appel au marché pour répondre à des appels d'offres. Ceci rend impossible la réponse par les citoyens et fait des industriels les seuls bénéficiaires de la production d'énergie renouvelables.

Il n'est d'ailleurs pas certain que le système d'appels d'offres aboutisse à des coûts de production de l'électricité verte inférieurs aux coûts actuels. Dans un article récent sur le site allemand energietransition.de, Craig Morris, journaliste spécialisé du secteur de l'énergie considère que les systèmes d'appels d'offres semblent être un bon moyen pour ralentir la progression des renouvelables et assurer la domination du marché par un petit oligopole (2). 

Les citoyens dépossédés

Evolution du nombre de coopératives de production d'énergie

Il faut souligner que c'est majoritairement l'effort financier consenti par les collectivités locales et les citoyens allemands qui a permis le développement des énergies renouvelables, en surpayant l'électricité consommée. Notez bien que le tarif de rachat garanti n'est pas une subvention mais une contribution citoyenne, largement consensuelle en Allemagne.

Notez bien encore que ce tarif de rachat garanti est calculé tous les mois pour permettre une rentabilité des investissements entre 4 et 6 %, une opportunité intéressante pour le citoyen ordinaire, mais pas pour les industriels qui convoitent des rentabilités de 10 à 15 % (3).

Et pour les industriels le pire est à venir : nous en sommes au point où les citoyens pourraient très prochainement se passer des réseaux électriques, avec pour conséquence la perte de rentabilité des opérateurs de réseaux et des industriels de la production électrique (Voir notre article "La fin du réseau électrique").

C'est la vraie raison des amendements à la loi allemande sur les énergies renouvelable :  la rentabilité des moyens conventionnels de production d'électricité est menacée par les renouvelables, les technologies éoliennes et photovoltaïques deviennent rentables sans aides, les citoyens pourraient en théorie reprendre le contrôle de la production électrique.

Les arguments de l'industrie

La fronde contre la transition énergétique allemande porte l'idée que celle-ci a conduit à une explosion du prix de l'électricité en Allemagne ; en réalité c'est l'inverse, les prix de gros de l'électricité ne cessent de baisser depuis 2008, du fait de la production électrique renouvelable (voir notre article "L'électricité de moins en moins chère"). Aucun des détracteurs des énergies renouvelables ne remarque que, de 2000 à 2012, les prix des carburants pour l'automobile et le chauffage ont davantage augmenté en Allemagne (de l’ordre de 90 %) que le prix de l’électricité. Et Personne ne crie à la ruine de l’économie allemande pour ça.

Les mêmes détracteurs des énergies renouvelables s'empressent également d'accuser les subventions massives aux énergies renouvelables. C'est oublier qu'il ne s'agit pas de subventions (voir ci-dessus). Et c'est oublier les subventions massives accordées au charbon, au pétrole et au nucléaire pendant des décennies. Des subventions opaques et difficiles à comptabiliser : une étude du Forum pour une économie de marché écologique et sociale (FÖS) avance 242 milliards d’euros pour le charbon et la lignite, et 187 milliards d’euros pour le nucléaire depuis 1970, en Allemagne toujours (4).

Les défenseurs de la réforme de la loi sur les énergies renovelables s'empressent de dire que les effets de la réforme se feront sentir sur le coût de la transition énérgétique allemande. En réalité, la construction du mécanisme de financement des énergies renouvelables, avec des tarifs de rachat qui baissent régulièrement, fait que mécaniquement le coût de la politique en faveur des renouvelables doit baisser.

Autre argument contre l'électricité renouvelable : l'intermittence des sources menacerait la stabilité du réseau. Les chiffres montrent  toutefois que l'intermittence est gérable : en Espagne, certains mois, les renouvelables produisent plus de 50% de l'électricité, le vent à lui seul ayant dépassé le nucléaire sur l'année 2013 ; le Danemark, Avec 47% d'électricité renouvelable, offre l'un des réseaux électrique les plus sûrs du monde ; en 2013, le land allemand de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale a produit 120% de son électricité à partir de renouvelables (5). Non seulement l'intermittence est gérable, mais la gestion et le stockage de l'électricité recellent d'opportunités industrielles majeures (voir notre article "Transition énergétique : comment stocker l’électricité renouvelable".  

Notes
1) Interview de l'auteur avec Claudia Kemfert, directrice du département énergie, transports et environnement de l' Institut allemand pour la recherche économique (DIW), de Berlin. Septembre 2013.
2) http://energytransition.de/2014/06/outcome-of-renewables-auctions/
3) Voir sur Bloomberg : "Germany’s New Coal Plants Push Power Glut to 4-Year High" et aussi, sur le blog energietransition.de  l'article "Getting energy policy design right ".
4) http://www.foes.de/themen/stein-und-braunkohle/?lang=en
5) Voir cet article du journal local du SPD

En ouverture, Photo CC de Yoav Lerman, éoliennes à Worrstadt.