Transition énergétique, faux débats, et crises imminentes

vendredi 22 août 2014 Écrit par  Benjamin von Brackel
Claudia Kemfert, spécialiste allemande de l'économie de l'énergie Claudia Kemfert, spécialiste allemande de l'économie de l'énergie Photo Roland Horn

Entretien avec Claudia Kemfert, professeur en économie de l'énergie, directrice du Département de l’énergie et de l'environnement de l'Institut allemand pour la recherche économique (DIW) de Berlin. Traduction ddmagazine & André Langwost avec l'aimable autorisation de Klimaretter.info

La réforme allemande de la loi sur les énergies renouvelables, considérée comme un recul du soutien à la révolution énergétique du pays (Die Energiewende), a été largement justifiée par son coût. Claudia Kemfert montre que cet argument, largement trompetté par les médias, ne tient pas.

capture d'écran de la une de Klimaretter

 

Édité par GutWetterVerlag à Berlin, Klimaretter.info est un magazine allemand en ligne sur la politique climatique et énergétique.

Le magazine, qui a reçu de nombreuses récompenses, a été fondé en 2007 par les journalistes Nick Reimer et Toralf Staud, auteurs de l'ouvrage "Wir Klimaretter" (Nous, les sauveurs du climat). Il s'appuie sur un comité de rédaction de personnalités bien connues dans les secteurs de l'économie, de la politique et des sciences. Il est financièrement adossé à l'association KlimaWissen e.V. (Connaissance du climat)

Préambule pour le lecteur français. La loi allemande sur les énergies renouvelables (en allemand Erneuerbare-Energien-Gesetz ou EEG ), entrée en force en 2000, a instauré l'obligation de rachat de l'électricité renouvelable selon un tarif de rachat calculé (et réajusté périodiquement) pour permettre la rentabilité des investissements et soutenir ainsi le développement de filières industrielles. Le coût de la loi EEG – coût généré par la différence entre le prix de marché de l'électricité et le tarif de rachat – est compensé par une contribution payée par les consommateurs sur leur facture d'électricité. Les industriels gros consommateurs d'électricité en sont partiellement ou complètement exemptés et ce sont principalement les ménages et les PME qui la supportent.

En juillet 2014, des amendements à la loi EEG, votés par le parlement allemand, ont redéfini les contours de la loi, avec l'objectif vanté de la rendre moins coûteuse, mais en en changeant profondément l'esprit (voir notre article "Allemagne : les lobbies gagnent contre l'électricité libre et pour tous "). C'est dans ce contexte qu'est réalisée l'interview ci-dessous par Benjamin von Brackel.

Klimaretter.info - Professeur Kemfert, selon les rapports publiés par les médias, le montant global de la contribution pour les énergies renouvelables aurait été largement surestimé et il serait même en baisse pour 2015. Cette surestimation a fourni une justification à la réforme de la loi EEG. Est-ce que cela signifie que des erreurs de calcul sont à l'origine des coupes sévères dans le soutien aux énergies renouvelables ? 

Portrait de Claudia KemfertClaudia Kemfert - On ne peut pas écarter d'emblée cette hypothèse. D’abord on augmente artificiellement le coût de la contribution EEG afin de légitimer la réforme de la loi, ce qui permet ensuite de se vanter de la baisse des coûts et de la présenter comme le succès de l'action politique en faveur de la réforme de la loi EEG.

En réalité, nous nous attendions à la baisse de la contribution EEG et cela n'a rien à voir avec les amendements de la loi. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que l'augmentation de la production d'électricité par les énergies renouvelables n’était pas seule responsable de l’augmentation du coût du soutien aux renouvelables. Deux autres facteurs entrent en jeu: d'abord le prix de l'électricité a la bourse de Leipzig qui a chuté significativement  ; ensuite, les nombreuses exemptions de la contribution EEG pour l'industrie. Les exemptions n'ont pas été remises en cause et le prix de marché reste encore faible. Tout ce débat sur les coûts a surtout provoqué une chose : une très grande incertitude pour les investisseurs. Après l'industrie solaire, l'industrie de la biomasse doit maintenant accepter des réductions massives. 

Le coût trop élevé du soutien aux énergies renouvelables est un faux débat. De toute façon la contribution pour les énergies renouvelables va baisser. Ce ne sont ni la "taxe soleil", ni les changements minimes dans les exemptions accordées à l'industrie qui vont nettement réduire la contribution. Ils servent uniquement à justifier des décisions politiques inutiles.

Klimaretter.info - Dans un entretien accordé à Klimaretter un représentant des associations de consommateurs dénonce le nouveau mécanisme qui vise à faire payer la contribution sur les énergies renouvelables même à ceux qui consomment leur propre électricité, une mesure qu'il qualifié de"totalement absurde ». Le procédé revient à demander à quelqu'un qui achète un nouveau réfrigérateur de payer la contribution parce que il consomme moins. Qu'en pensez-vous ?

Claudia Kemfert - Le défenseur du consommateur a raison. Le nouveau régime est absurde. Parce que grâce à l’auto-consommation le réseau va être soulagé. C'est exactement ce dont nous avons besoin dans l'avenir : un système d'énergie flexible. Il ne s'agit pas d'une question d' «autonomie», comme disent les critiques – ce n'est de toute façon pas possible, ni souhaitable, dans un système d'alimentation électrique par un réseau très interconnecté.

Je n'ai jamais bien compris la logique qui sous-tendrait que l'auto-consommation de l'électricité fossile soit moins ou pas du tout taxée, mais que l'électricité verte le soit ! C'est aussi absurde que de devoir payer la TVA sur les tomates que je produis sur mon balcon. Cette réglementation pour l'auto-consommation étouffe encore plus les énergies renouvelables. D'autant que son impact sur la contribution payée par les consommateurs ordinaires d'électricité reste faible. C'est une mesure incompréhensible et inutile, en fait complètement absurde.

Klimaretter.info - Jamais on a installé autant de systèmes solaires à travers le monde qu'en 2013. Certains disent que c'est la révolution énergétique allemande, par son développement à grande échelle, qui a entraîné la réduction des coûts des modules solaires et ainsi déclenché un boom dans le monde entier. Peut-on vraiment parler d'un succès quand en 2013 seulement 0,5 pour cent de la demande mondiale d'électricité a été produit par l'énergie solaire?

Claudia Kemfert - On peut certainement parler d'un succès, parce que la part de l'énergie solaire va continuer à croître dans le monde entier. La baisse des coûts est extrêmement importante, et les systèmes photovoltaïques deviennent attractifs dans de nombreuses économies en croissance rapide doté d'un réseau électrique mauvais ou inexistant. Et le coût continuera à diminuer avec l'augmentation de la demande. En revanche, le coût des combustibles fossiles va continuer à augmenter. Rien que cela milite en faveur de l'énergie solaire. Les plus grandes centrales solaires du monde produisent maintenant de l'électricité à moindre coût que les combustibles fossiles. Et en combinaison avec les systèmes de stockage de la chaleur et du froid on peut augmenter considérablement la sécurité d'approvisionnement.

Klimaretter.info - La France a adopté sa réforme de « la transition énergétique ». Dans une autre de nos interviews l'expert en énergie Severin Fischer de la Stiftung Wissenschaft und Politik (Fondation Science et Politique), souligne que la France n'a pas copié la loi EEG allemande, mais vise beaucoup plus sur ​​l'efficacité énergétique et la mobilité électrique, mais aussi sur l'énergie nucléaire  - qui au moins offre des avantages au niveau climatique. Un modèle pour l'Allemagne?

Claudia Kemfert - Les ambitions de la France pour améliorer l'efficacité énergétique sont louables et nous espérons que les français contribueront à l'innovation et à une véritable réduction de la consommation d'énergie. Surtout, la forte consommation d'électricité des bâtiments devrait être considérablement réduite. Ce qui permettrait aussi de réduire les pics de consommation d'électrique.

La mobilité électrique est très intéressante, mais seulement si elle est combinée avec des énergies renouvelables. La persistance d’une très grande part de l'énergie nucléaire sera de plus en plus problématique à la France, principalement parce que les coûts continuent d'augmenter. Les prix [français] de l'électricité, artificiellement bas, ne seront pas soutenables sur le long terme. La mise en place d'un marché de capacité sera cher. Rien que cela va réduire l'acceptation dans la population.

Le potentiel français pour les énergies renouvelables est beaucoup plus grand que le gouvernement ne le projette. La France devrait être beaucoup plus audacieuse. Il serait souhaitable que l'Allemagne et la France, ensemble, construisent une véritable révolution énergétique avec une expansion significative des énergies renouvelables, une amélioration de l'efficacité énergétique, et puis, plus de mobilité électrique.  

Klimaretter.info - Professeur Kemfert, qu'est-ce qui vous surprend le plus ?

Claudia Kemfert - Il est étonnant que, d'une part les crises géopolitiques s'amplifient – et avec elles des crises potentielles de l'énergie – mais que d'autre part on s’évertue fortement à traîner les pieds pour la transition énergétique. Comme si rien ne s'était passé, de nombreuses entreprises se plaignent publiquement avec beaucoup de bruit [pour conforter leurs marges ou soutenir la consommation, ndlr] et en plus de nombreux politiques leur donnent raison.

photo montage : Poutine roule des mécaniquesEt pourtant la transition énergétique est le meilleur remède contre les crises de l'énergie imminentes liées à la Russie ou au Moyen-Orient [on pourra se reporter à l'article de Klimaretter "Dans la main de Poutine", en allemand"]. Moins nous consommons de pétrole ou de gaz, moins nous dépendons des importations d'énergie et des chocs de prix possibles. Moins nous consommons, plus les prix de l'énergie sont bas. Plus nous nous appuyons sur les énergies renouvelables, mieux c'est.

Voilà exactement ce que devrait être la réponse de l'Allemagne et de Bruxelles en ce qui concerne les risques imminents sur l'énergie : fixer des objectifs contraignant en matière d'efficacité énergétique, augmenter la production d'énergies renouvelables et réduire significativement les émissions de gaz à effet de serre. C'est le miracle de la transition énergétique face à la menace d'une crise énergétique. Ce serait enfin une réponse intelligente et sage.

Crédits Photos
Photo d'ouverture par Roland Hornau réalisée au Schaltwerk (le Dérailleur) l’ancien centre névralgique du réseau électrique de Berlin dans les années 1920, transformé plus tard en discothèque et aujourd’hui en lieu de réception.

Portrait du Professeur Claudia Kemfert par Andreas Schoelzel.

Photo montage "Poutine roule des mécaniques" par Jedimentat44 / flickr.com

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