Mangerez-vous des oeufs de poules-machines ?

dimanche 10 août 2014 Écrit par  Yves Heuillard
Mangerez-vous des oeufs de poules-machines ? Photos CSKK

Après la ferme-usine des 1000 vaches, le projet de ferme-usine des 250 000 poules, à Beauval dans la Somme, pose la question du choix de notre agriculture et de notre alimentation.

Certes les associations de défense des animaux s'érigent contre les projets d'élevages industriels concentrationnaires qui transforment les animaux en machines, enfermées dans d'immenses hangars éclairés à la lumière artificielle. Certes les riverains s'inquiètent des risques de pollution et les consommateurs de la qualité des produits, mais ce qui est en jeu c'est un choix de société et une opportunité économique pour l'agricultrure française autrement plus importante que celle des fermes-usines.

Dans un article du Journal du dimanche, le promoteur du projet de la ferme des 250 000 poules, qui produira 400 millions d'oeufs chaque année, assure que c'est "le sens de l'agriculture de demain", que "c'est la solution pour sortir de la crise et manger français le moins cher possible", que le projet devrait créer 6 emplois directs et 20 emplois induits.

Bien-être animal et qualité alimentaire

Le bon sens nous indique que le stress, la concentration, la privation de liberté et de nature rendant malade, la qualité des aliments dépend aussi du bien-être des animaux. Sur ces questions nous invitons nos lecteurs à consulter par exemple le site de l'association CIWF France ou encore celui de  L214 Ethique et Animaux

L'Inra travaille sur ce sujet du bien-être animal et des conditions d'élevage.

Les bonnes questions

Les questions qui se posent sont les suivantes : est-ce manger français que de manger des oeufs de poules qui mangent des céréales en provenance d'Amérique du Sud ou d'Ukraine, selon le cours des marchés ? Faut-il vouloir manger encore moins cher quand un oeuf bio vendu en grande surface ou un oeuf d'un petit producteur vendu sur un marché local - produit de très grande qualité - vaut moins de 50 cts, portant la ration protéique d'une journée à moins de un euro ?

Peut-on raisonnablement faire vivre 250 000 poules dans un espace confiné sans avoir recours aux antiobiotiques et autres adjuvants de l'industrie chimique ou pharmaceutique ? Quel est alors, pour la société, le vrai coût de la dispersion dans l'environnement, et dans l'alimentation des résidus médicamenteux ?  Combien de petits éleveurs traditionnels devront périr pour les 6 emplois directs potentiellement crées ? Et avec ces petits éleveurs, quelle biodiversité, quels savoir-faire, quelle intelligence, quelle société paysanne, quels derniers liens entre l'homme et la nature allons-nous perdre ? 

Le bon calcul

Poules de races diverses dans un petit poulailler familial En zone rurale le poulailler familial assure une alimentation de qualité, préserve la biodiversité, amuse et éduque les enfants, participe à l'équilibre biologique du jardin.

Mais cantonnons-nous à l'argument économique qui semble primer dans des politiques de courte vue. Le promoteur de la ferme des 250 000  poules dit lui-même " qu'en Allemagne, une telle ferme peut être construite en 90 jours quand il faut 2 ans en France" dénonçant une bureaucratie française qui empècherait les industriels de tourner en rond.

S'il a raison, ce qui peut être fait dans la Somme peut être fait ailleurs, en Allemagne, et certainement au Pays-Bas, ou en Roumanie, de la même manière, et plus rapidement, et donc à moindre à coût. Mais alors quel avantage compétitif de produire en France ? La ferme devenue usine hors sol, hors terroir, devient une industrie comme une autre, délocalisable, sujette au dumping environnemental et social ? Est-ce vraiment cela que nous voulons ?

Ou au contraire, alors que les situations climatiques, géographiques ou démographiques obligent d'autres pays, comme l'Allemagne, à produire le plus possible sur de faibles surfaces disponibles, alors que nous sommes de loin l'état européen leader du secteur agricole, et disons-le, bénis des dieux, voulons-nous promouvoir une agriculture de qualité, respectueuse de l'environnement et des hommes, et avec elle des produits à forte valeur ajoutée, labellisés de leur terroir, difficilement concurrençables, et qui plus est en synergie avec le tourisme. Quel est le bon calcul ? Accepterions-nous une usine à produire du vin, ou du foie gras ? 

L'actualité semble nous accompagner dans cette réflexion : en Suède, une petite ferme usine de 14 000 poules en cages vient de faire l'objet d'une épidémie de pseudo-peste aviaire, encore appelée pneumoencéphalite aviaire, ou maladie de Newcastle si on ne veut pas trop faire peur. Eh bien il a fallu tuer les 14 000 poules, non pardon, "détruire les 14 000 poules" selon l'expression exacte du Poultry Site refusant ainsi la qualité même "d'être vivant" à nos amies les poules. 

Note : le projet de la ferme des 250 000 poules a reçu le soutien de la Banque publique d’investissement et de trois fonds d’investissements locaux à hauteur de 7 millions d’euros. Selon un article du JDD, à Missé (Deux-Sèvres), l'administration a donné son accord pour un poulailler de 350.000 volailles ; en revanche, à Heuringhem (Pas-de-Calais), le permis de construire d'une porcherie de 4.500 bêtes a été suspendu après un recours des habitants ; à Saint-Symphorien, en Gironde, un projet d'élevage de 11.000 cochons a été débouté. 

Photos CC CSKK