L'agriculture industrielle contre la santé

jeudi 27 novembre 2014 Écrit par  Yves Heuillard

Trente à quarante mille citoyens allemands seraient victimes tous les ans d'infections mortelles dues à des bactéries résistantes aux antibiotiques. Les élevages industriels concentrationnaires sont montrés du doigt.

L’hebdomadaire allemand Die Zeit  tire le signal d'alarme (1). Les chiffres officiels des infections dues à des bactéries multirésistantes aux antibiotiques seraient largement sous-estimés. Officiellement de 7 500 à 15 000 personnes seraient infectées tous les ans dans les hôpitaux allemands, mais Walter Popp, le vice-président de la Deutschen Gesellschaft für Krankenhaushygiene (Société pour l'hygiène dans les hôpitaux) avance le chiffre d'un million d'infections, et de 30 à 40 000 morts. Curieusement, remarque l'hebdomadaire, un tel problème de santé publique ne fait même pas l'objet de l'établissement de statistiques fiables.

Si l’hôpital lui même reste une source de contaminations, les élevages de poules et de porcs industriels, de manière générale toute pratique agricole favorisant de grands élevages dans des espaces restreints, avec l'administration quotidienne d'antibiotiques (pour favoriser la croissance, et prévenir le développement de maladies) sont montrés du doigt.

La France dans les pas de l'Allemagne

En France, dans la Somme, le projet de la ferme des 250 000 poules a reçu le soutien de la Banque publique d’investissement et de trois fonds d’investissements locaux à hauteur de 7 millions d’euros.

Son promoteur oppose à ses détracteurs "qu'en Allemagne, une telle ferme peut être construite en 90 jours quand il faut 2 ans en France" dénonçant une bureaucratie française qui empècherait les industriels de tourner en rond.

Un autre article récent du même journal titre "Peut-on encore manger de la viande malgré MRSA ?" (2). Le terme MRSA désigne le staphylocoque doré multirésistant (3 et 4).

Le journal cite des enquêtes montrant la présence courante de bactéries multirésistantes dans les viandes vendues au public. Ceci ne signifie pas que les consommateurs de ces viandes tomberont malades, mais il existe un risque pour les populations fragiles, ou pour les travailleurs de la chaîne alimentaire dans le cas où ces bactéries pénétreraient dans le sang à la faveur de blessures.

Camps d’entraînement pour bactéries tueuses 

"C'est comme un camp d’entraînement pour les bactéries", écrit Die Zeit au sujet des élévages industriels, "la première administration d'antibiotiques tue les bactéries les plus fragiles ; les germes les plus résistants survivent et se développent. Après l'administration suivante d'antibiotiques, ne survivront que les souches de bactéries les plus obstinées. Elles continuent à se développer. Graduellement, les bactéries deviennent résistantes aux antibiotiques. Des animaux, elles se propagent aux hommes : les fermiers, les travailleurs dans les abattoirs, et même les clients des supermarchés et des stands de vente à la ferme". 

Wolgand Witte, qui dirige le Centre national de référence sur le staphylocoque de l'institut Robert Koch (Nationale Staphylokokken-Referenzzentrum – Robert-Koch-Institut), parle même d'une possible "apocalypse microbiologique" avec des germes contre lesquels nous n'aurions plus aucune arme, une société "post-antibiotique" dans laquelle les gens mourront d'une simple infection dentaire ou urinaire.

L'article de l'hebodmadaire Die Zeit fait aussi référence à la meilleure performance de l'agriculture biologique en matière de contamination par des bactéries multirésistantes et souligne la difficulté de changer les modes production du fait du lobby de l'agriculture : "Aucun lobby en Allemagne n'est aussi puissant que celui des agriculteurs, nulle part ailleurs les liens entres politiques et industriels ne sont aussi étroits que dans l'agriculture", citant les sempiternels arguments pour une agriculture productiviste "si on ne produit pas bon marché, quelqu'un d'autre le fera", ou encore "de toute façon c'est ce que le consommateur souhaite".

Au Danemark une autorité indépendante a été crée pour contrôler la consommation d'antibiotiques des fermiers et des vétérinaires. De mauvaises performances obligent à un changement de pratiques ou sont sanctionnées.

Conseils aux consommateurs

La VerbraucherZentrale (centrale des consommateurs allemands) donne des conseils pour éviter les infections. Les contaminations se faisant principalement dans les abattoirs, des viandes contaminées vers les viandes saines, les bactéries concernées sont principalement localisées en surface. Éviter donc le contact des viandes crues avec les autres aliments, en particulier les aliments qui ne seront pas cuits. Laver les viandes avant de les cuir et les essuyer avec un papier absorbant. Laver les ustensiles de cuisine en contact avec les viandes crues : couteaux, fourchettes, planches à découper. Se laver les mains entre les différentes étapes de la préparation des repas. Changer le linge de table et les éponges régulièrement. Consommer préférablement des produits issus de l'agriculture biologique. Préférer la qualité à la quantité. La Société allemande de nutrition conseille 300 à 600 grammes de viande par semaine.

Notes
1) Diese Keime töten. Article du 20 novembre 2014. Zeit Online
2) Kann man trotz MRSA noch Fleisch essen?
3) MRSA signifie methicillin-resistant staphylococcus aureus, en français staphylocoque doré résistant à la méticilline.
4 ) Autres acronymes pour comprendre les articles relatifs à ce sujet : ESBL, extended-spectrum beta-lactamases, ne fait pas référence à une bactérie mais à la capacité de certaines bactéries de développer des enzymes capables de rendre inefficace les antibiotiques. VRE. Vancomycin resistant enterococcus ou entérocoques résistant à la vancomycine (ERV)

Photo d'ouverture CC Kevin Chang

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