La France va-t-elle rater le marché de l'électricité renouvelable ?

samedi 11 avril 2015 Écrit par  Yves Heuillard

Bernard Chabot, analyste expert du secteur l'énergie, publie une étude sur la production électrique nucléaire dans le monde et en compare ses perspectives d'évolutions face aux renouvelables. Comparé au boom du marché des renouvelables, le nucléaire est bien peu attractif.

Le rapport de l'ADEME révélé par Médiapart démontre que d'ici à 2050 la France pourrait produire la totalité de son électricité grâce aux renouvelables - et ce à un coût pas plus élevé que le maintien du nucléaire.

Si le document est un pavé dans la mare du nucléaire destiné à réveiller les forces politiques et économiques du pays, l'information n'est pas une nouveauté. Qu'on soit défenseur du nucléaire tout occupé à renflouer un navire qui prend l'eau de toute part, ou qu'on promeuve les énergies renouvelables, chacun sait que l'éolien et le solaire sont déja compétitifs face au nucléaire, et que bientôt ils seront compétitifs face à tous les autres moyens de produire de l'électricité.

Les analystes financiers et les investisseurs ne s'y trompent pas. Entre renouvelables et nucléaire, entre jeunes technologies sans risque et vieilles bouilloires atomiques qui font peur, entre marché en plein boom, et marché en régression, les chiffres sont là : les investissements dans l'électricité renouvelable ont déjà largement dépassé ceux réalisés dans la production électrique thermique (fossile et nucléaire) et Bloomberg New Energy Finance prévoit qu'en 2030, on installera 7,4 fois plus de capacités de production renouvelables que de capacités thermiques (voir notre article "Le triomphe discret de la micro-électricité")

Et à n'y pas prêter l'attention suffisante, la France pourrait se couper d'opportunités économiques gigantesques. Pas seulement dans la production d'électricité, mais dans la gestion des réseaux, le stockage des énergies, la gestion de la demande, l'efficacité énergétique, les services à la production et à la gestion de l'énergie.

graphique de comparaison des nouvelles capacités nucléaier set éoliennes par an

Dans ce contexte, Bernard Chabot, expert français de l'énergie vient de publier une analyse des données relatives au développement du marché et des contributions nucléaires jusqu’à 2014. Il les met en perspective face au développement des énergies renouvelables, et en particulier de l'éolien. Les donnés sont factuelles, leur mise en perspective sous forme graphique nous illumine.

La renaissance nucléaire n'a pas eu lieu

L'analyse de Bernard Chabot confirme que les marchés récents du nucléaire ont été limités en taille et en nombre et que la "renaissance du nucléaire" annoncée depuis les années 90 n’a pas eu lieu. Au contraire les chiffres montrent une stagnation du parc mondial de production nucléaire et une diminution continue depuis 1996 de la part du nucléaire à environ 10,3 % de la production mondiale d’électricité en 2014. Les efforts de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) pour faire apparaître la mariée nucléaire plus belle, comme par exemple considérer que les 48 réacteurs japonais qui n’ont pas produit d’électricité depuis 18 mois sont « en exploitation », n'y font rien.

À l’opposé, les marchés et les productions d’électricité des énergies renouvelables sont maintenant plus élevés que ceux du nucléaire et en croissance plus rapide dans le monde, dans l’UE-28 (y compris dans 4 des 5 plus grandes économies Européennes) et dans les plus grands pays émergents.

graphique de la part respective des différentes sources d'électrciité

L'étude analyse deux scénarios énergétiques récents qui font références, le scénario 2014 « Nouvelles politiques » de l’Agence internationale de l'énergie, et le scénario 2015 « BP Energy Outlook 2035 » de la compagnie pétrolière BP. Dans ces deux scénarios, la "renaissance du nucléaire" longtemps annoncée est maintenant remplacée par un "rebond de la production nucléaire à partir de 2015". Bernard Chabot considère la proposition bien optimiste, notamment quand on la compare au potentiel de progression des énergies renouvelables.

L'auteur conclut que les renouvelables, en particulier l’éolien et le solaire peuvent plus que compenser le risque de la décroissance du nucléaire dans la production électrique européenne et mondiale.

Téléchargez l'étude de Bernard Chabot

L'étude de Bernard Chabot, très complète, très riche d'enseignements, est disponible ici en version française, et sur le site Renewables International en anglais (62 pages, 50 tableaux et graphiques). Ci-après quelques-uns de ses principaux résultats.

Quelques chiffres clés de l'étude

Monde.
La puissance installée du parc éolien mondial s'accroît dix fois plus vite que la puissance des réacteurs nucléaires nouvellement connectés au réseau.

La puissance installée éolienne, pratiquement nulle au début de ce siècle, dépassera la puissance installée nucléaire en 2015.

graphique de l'évolution des puissances électriques éoliennes et nucléaires

52% des réacteurs nucléaires en opération au début de 2015 (376 GW) ont plus de trente ans (depuis leur première connexion au réseau).

À l'inverse, la majorité de la puissance éolienne en exploitation dans le monde provient de parcs éoliens récents. Par exemple, en 2015, 95 % des parcs éoliens ont moins de 14 ans, pour 8% des réacteurs nucléaires.

De 2006 à 2014, la production annuelle mondiale d’électricité nucléaire a diminué de 388 TWh (-14 %). En comparaison, la croissance de la production électrique éolienne mondiale a été sur la même période de 607 TWh (+ 456 %).

Avec l’hypothèse d’une croissance de 2 % de la production mondiale d’électricité entre 2013 et 2014, le taux de pénétration du nucléaire serait en décroissance depuis 17,6 % à son maximum historique en 1996 à environ 10,3 % en 2014.

Europe.
Selon les données EUROSTAT, la croissance de la production d’électricité par énergies renouvelables (principalement une conséquence des Directives ER 2011 et ER 2009) a permis une forte décroissance de l’électricité d’origine fossile, y compris dans un contexte de décroissance de la production nucléaire depuis 2004.

Depuis 2013, la production d’électricité renouvelable dans l’UE-28 a dépassé celle du nucléaire.

La croissance du total [Eolien + Solaire PV] en Allemagne compense la décroissance de la production du nucléaire  

En Espagne, la production électrique éolienne et solaire est maintenant plus élevée que celle du nucléaire, mais sa croissance est stoppée depuis peu du fait de mesures prises à l’encontre des renouvelables, mesures parfois rétrocatives qui visent à punir et décourager les investisseurs.

Pays émergents.
En Chine, depuis 2013, la production d’électricité éolienne est supérieure à la production nucléaire et les objectifs de 200 GW éoliens et de 100 GW photovoltaïques installés en fin d'année 2020 (et sans doute réalisés avant cette échéance), couplés avec l’utilisation systématique des nouvelles éoliennes de la “Révolution éolienne silencieuse” devraient largement maintenir cet avantage.

En Inde aussi, la production d’électricité éolienne est maintenant supérieure à la production nucléaire. Au Brésil, le développement très rapide de l’éolien lui permettra très rapidement de dépasser celle du nucléaire.

graphique de la la production électrique dans les pays émergents

La production électrique éolienne totale des 4 grands pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Afrique du sud) a dépassé la production électrique nucléaire de ces mêmes 4 pays depuis 2013.

Bernard Chabot est ingénieur Arts et Métiers et économiste de l'énergie, consultant, formateur en énergies renouvelables et efficacité énergétique. Les graphiques, chiffres, et principales conclusions reproduits ici sont tirés de son étude  "Analyse des marchés et des productions d’électricité nucléaire jusqu’en 2014 et 2040 avec des comparaisons stratégiques avec les énergies renouvelables" publiée en avril 2015. Nous remercions l'auteur de les avoir mis à notre disposition.

En ouverture : centrale nucléaire de Dungeness au Royaume-Uni. Photo cc Simon Ingram

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