Pourquoi je suis contre Vélib

jeudi 05 juin 2008 Écrit par  Yves Heuillard

yves.jpgComme chaque année, le premier week-end de juin est l'occassion de participer à la Fête du vélo, un bel événement national soutenu par la Ville de Paris.  Je crois que c'est aussi le moment de lancer des discussions sur notre usage, ou non-usage du vélo. J'ai donc décidé de vous donner mon opinion sur Vélib. Autant vous dire tout de suite, qu'elle n'est pas neutre : je n'aime pas Vélib. Mais ce n'est pas une réaction d'humeur. Je vous explique pourquoi. Et ce qu'aurait dû être, à mon avis, un système de partage de vélos : un système de partage libre, au sens de logiciels libres ou de musique libre ; libre de droits, à tout le monde.

Tables des matières :  J'adore le vélo - Zéro c'est énorme, c'est ce que pourrait rapporter le vélo - Vélib m'a volé mon vélo - 86 euros le pique-nique dans la verdure - Alors t'aime pas Decaux ? - Quand le commerce se nourrit du crime - Alors t'aime pas la Mairie de Paris ? - Alors qu'est-ce que tu proposes ?   

J'adore le vélo.

 Indéniablement le vélo est le moyen de transport urbain idéal. Son acquisition ne mobilise pas un capital important, il va aussi vite que l'automobile (la vitesse moyenne des déplacement automobiles en zone urbaine est de 10 à 15km/h) ; son parking n'exige qu'une faible emprise au sol ; il ne consomme rien, ou presque rien (un petit café sucré, un pain au chocolat, un verre de Beaujolais, un peu d'eau) ; il nous fait faire un exercice salutaire ; il nous rapproche des autres ; il supprime totalement la pollution de l'air et ne fait aucun bruit ; il ne nous impose que de très bénignes contraintes ; il se pratique à tous les âges. Et, ce n'est pas rien, faire du vélo procure un vrai plaisir, une sorte de plaisir d'enfant, toujours renouvelé. Le vélo est une merveille, du moins dans les zones tempérées du globe et ce ne sont, ni les petits frimas de l'hiver, ni les crachins pénétrants de l'automne, ni les giboulées, ni les orages, qui vont me faire changer d'avis. Au contraire même, car le vélo me rapproche d'une nature que je sens parfois bien loin. Me retrouver au bistrot, l'hiver, avec mes congénères à deux roues, à nous réchauffer les mains sur une tasse de café, ou sous une porte cochère le temps d'une averse, participe de la convivialité joyeuse, parfois romantique, du vélo.

A qui rapporte le vélo ?

économiquement et collectivement, le développement de l'usage du vélo, est aussi une merveille. Imaginez un instant à ce que nous pourrions faire du capital immobilisé par des centaines de milliers de bagnoles, ces tas de ferrailles qui dorment les trois quarts du temps, du coût annuel de leur entretien, des assurances, du ravalement des immeubles dont ils sont largement responsables, de l'infrastructure nécessaire. Je ne parle pas du coût social de la pollution des bagnoles, et du bénéfice social du vélo procuré par l'exercice physique et par les liens renoués avec nos congénères anonymes de la rue. Autrement dit, à nous tous le vélo peut rapporter vraiment gros. Le seul inconvénient du vélo, c'est que pour l'état, pour les industriels, ça ne rapporte pas grand chose (comparé à la bagnole).

Et Vélib, t'accouches ?

J'y arrive. Vélib m'a volé mon vélo, le vélo insouciant, le vélo facile, le vélo pratique, le vélo toujours prêt, le vélo je pense à rien, le vélo gratuit, toujours à l'heure, en un mot le vélo liberté. Avec Vélib, je n'ai pas la certitude de trouver un vélo pour aller à mon rendez-vous, ni la certitude de pouvoir le rendre à l'endroit de mon rendez-vous, ce qui m'impose de prévoir 10 à 15 minutes de plus, au cas où... Avec Vélib, je regarde ma montre, pour être sûr de ne pas dépasser la demi-heure gratuite. Ou alors je paie : un euro si je ne garde pas mon vélo plus d'une heure, 3 euros pour un trajet d'une heure et 15 minutes.

Mais c'est rien un euro !

Vous rêvez. Un bon vélo, chez Décat, c'est 150 euros, 150 euros pour .... 10 ans (le mien a quinze ans), un vélo que vous avez à votre disposition tous les jours, toujours prêt à vous servir, à vous emmener, à vous ramener, partout, jour et nuit, sans y penser. Vous montez dessus, un coup de pédale et voilà tout. Vous étiez parti faire des courses au Châtelet, vous entreprenez de faire la cour à une belle, hop un petit détour, et vous vous retrouvez à Honfleur (un peu essoufflé quand même). Sans compter que mon vélo de chez Décat, il vole, il pèse 12 kg contre 22 pour un Vélib, un tank ! Donc, mon vélo, 10 ans 150 euros. Sur le mien en 15 ans je n'ai même pas changé la chaîne ; juste les pneus, une fois ; et les patins de frein, une fois. Et vous, à supposer que vous dépassiez la demi-heure fatidique 5 fois par mois, votre vélo vous coûte, sur 10 ans donc, 890 euros. 890 euros pour un vélo dont la vraie disponibilité est aléatoire. Et mon vélo, je le prête à qui je veux, quand je veux. Votre Vélib, vous ne pouvez pas le prêter. Si vous êtes quatre à la maison : quatre cartes Vélib, 10 ans, faites les comptes. Quant à partir en famille à quatre, trouver 4 vélos, 4 emplacements pour les déposer, à l'endroit où vous allez (forcément le même endroit que tout le monde, le parc, les zones commerciales), les choses se corsent sérieusement. Un pique-nique au Bois de Vincennes agrémenté d'une balade par une belle journée d'été, vous oblige à prendre le risque de revenir à pied au moins une partie du trajet, car si vous gardez les vélos quatre heures, c'est 86 euros pour la famille, sauf à accepter une gymnastique effroyable entre les stations. Le prix mis à part, le Vélib est parfait pour de courts trajets, mais si vous avez un impératif horaire absolu, vous ne pouvez généralement pas courir le risque de l'emprunter.

Alors t'aimes pas Decaux ?

J'adore. Non c'est vrai. La réalisation technique de Vélib est parfaite. Les vélos eux mêmes, lourds (forcément du fait des équipements antivol et antivandalisme) mais adaptables à toutes les morphologies sont relativement maniables, eu égard à leur poids, et faciles à utiliser ; le système d'accrochage, le système informatique, le marketing, tout est bien fait. Le système Vélib, conçu et vendu par Decaux, est une vitrine du savoir faire français. Bravo. Et l'équation financière de l'opération, n'est certainement pas évidente. Bravo encore pour la prise de risque. Et pardonné, le nécessaire transport des vélos, en camion.

Sans le crime, pas de Vélib

Mais le système repose sur une seule chose : le vol. Si la durée de vie d'un vélo à Paris n'était pas si faible (je n'ai pas de donnée sur ce point, mais il semble qu'un vélo est volé, ou vandalisé, en moyenne 6 mois après son achat), Vélib n'existerait pas. Car entre avoir un vélo en bas de chez soi, l'enfourcher le matin, le jeter en bas de son bureau, faire ses courses avec, aller à ses rendez-vous, sortir le soir, le tout sans aucune contrainte, et prendre un Vélib, avec ses aléas, il n'y a pas photo. Si vous étiez sûr de ne pas vous faire voler ou vandaliser votre vélo, vous auriez votre propre vélo. Un système dont le succès commercial repose sur la criminalité, ou l'incapacité à juguler la criminalité, m'inquiète.

Alors t'aimes pas la Mairie de Paris ?

 S'il y a reproche à faire ce serait plutôt de ce côté là, mais sans jeter le bébé avec l'eau du bain, parce que l'intention est bonne. A mon avis, on pouvait trouver des solutions pour promouvoir le vélo de façon autrement plus intelligente. Aujourd'hui si une commune limitrophe de Paris, veut installer un système similaire, du fait de la nécessaire comptabilité des systèmes, il faut choisir Decaux comme prestataire. A ce compte, Decaux, devient de proche en proche, en situation de monopole.

Alors qu'est-ce que tu proposes ?

amarrage des velibs Imaginez le même système d'accrochage et de réservation que celui de Vélib, mais libre. Oui libre au sens du logiciel libre, de la musique libre, de la mode libre. En licence Creative Commons si vous préferez. Je suis sûr que la Mairie de Paris adore les serveurs Internet libres (Apache), les logiciels de bureautique libres (OpenOffice), les navigateurs Internet libres (Firefox), les systèmes d'exploitation libres (Linux) et j'en passe. Pourquoi notre système de vélo partagé, ne serait pas libre lui aussi. Il ne s'agit pas d'empêcher Decaux de vendre des services commerciaux et de prospérer, mais d'assurer que les droits de propriété intellectuelle d'un système qui se veut citoyen et public, soit la propriété de tous. Ainsi, tous les fabricants de cycles du monde, pourraient proposer leurs vélos avec le même système d'accrochage et de gestion, de fait rendu universel. Vous partez donc en Australie ou en Chine avec votre vélo, vous pouvez l'accrocher dans les rues de Sydney ou de Pékin. Plus sérieusement, vous sortez de Paris, votre vélo s'accroche partout. Ne serait-ce pas formidable ? 

Vélib me fait penser aux petites voitures Trabant, de l'ex-Allemagne de l'est. Avec mon système, tous les styles de vélos, de toutes les marques, de toutes les couleurs peuvent s'accrocher partout dans le monde. Rien n'empêcherait d'ailleurs que le parking, lui, soit payant au profit de celui qui prend le risque de mettre des bornes en service, ou gratuit si on considère que c'est un service public ; et en modifiant très légèrement la réglementation de permettre aux immeubles, aux entreprises, aux organismes publics, aux hôtels, aux gares, aux concessionnaires de parking, d'installer des bornes d'accroches. Avec le nombre, le prix du montage d'une accroche sur un réverbère tomberait à quelques dizaines d'euros. Son utilisation serait payante ou gratuite, privée, publique, échangée contre de la publicité (pourquoi pas), partagée par des associations de quartier peut être.

 Et pour ceux qui se sentiraient des velléités commerciales de monter des systèmes de location de vélos en profitant de cette infrastructure, et bien ça roule tout seul. T'es chômeur, tu veux investir tes indemnités de licenciement dans 25 vélos, les mettre en location, tu fixes tes règles, tu te connectes sur le système, tu montes ta boutique en une heure, et te voilà loueur, ou réparateur, ou coursier, ou que sais-je encore. Le logiciel du système informatique, avec ses interfaces de programmation libres (API) autoriserait tous les développements, l'expression de la créativité, la création d'entreprises nouvelles, l'exportation d'idées, la prise de brevets, la fourniture de services. Je n'invente rien, c'est ce que fait Google avec Google Earth, Google Maps, Google Documents, etc... Au lieu de cela nous sommes dans un carcan, un carcan au profit d'une seule entreprise, au détriment de tant de nouvelles entreprises.

Psssttt, Monsieur Decaux, si vous mettiez votre truc dans le domaine public, vous êtes sûr que vous ne gagneriez pas plus...

 

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