L'économie d'abord, la planète attendra

lundi 07 juillet 2008 Écrit par  George Monbiot

terre-argent.gifLa panique économique renvoie à plus tard les prérogatives écologiques de la planète. Presque tout le monde semble d'accord : les gouvernements font maintenant face à un choix entre le sauvetage de la planète et le sauvetage de l'économie. Comme la récession menace, la pression politique pour abandonner les politiques écologiques s'intensifie. Un rapport publié la semaine dernière par Ernst & Young suggère que le maigre objectif en matière de réduction d'émission de l'UE augmentera les factures d'énergie de 20 % sur les 12 prochaines années. La semaine dernière les conseillers du Premier ministre britannique ont reconnu, auprès du Guardian, que ses plans d'énergies renouvelables étaient « dans les limites » de ce que les gens toléreront. Note : cet article, écrit par George Monbiot, a été publié dans le quotidien anglais The Gardian du 1er juillet 2008 - Traduction Romain Houette - DDmagazine

Mais ces craintes sont fondées sur une fausse supposition : qu'il y a une alternative bon marché à une économie verte. Le New Scientist a récemment présenté une enquête réalisée auprès d'experts de l'industrie pétrolière, d'après laquelle la plupart d'entre eux croient que les provisions mondiales de pétrole atteindront leur niveau maximal d'ici 2010. S'ils ont raison, les jeux sont faits. Un rapport publié par le ministère de l'Energie des Etats-Unis en 2005 a soutenu qu'à moins que le monde commence un programme intensif de reconversion 10 ou 20 ans avant d'atteindre les niveaux maximums de pétrole, une crise « que la société industrielle moderne n'en a encore jamais rencontrée » est inévitable.

Le changement climatique perd de l'intérêt

Si le monde glisse dans la récession, c'est en partie parce que les gouvernements ont cru qu'ils pourraient choisir entre l'économie et l'écologie. Si le prix du pétrole élevé fait autant de dégats, c'est qu'aucun effort sérieux pour réduire notre dépendance n'a été fait. Hier dans le Guardian, Rajendra Pachauri a suggéré qu'une imminente récession pourrait nous forcer à affronter les failles de l'économie mondiale. Malheureusement nous voyons l'effet inverse : un récent sondage Ipsos Mori suggère que le changement climatique perd de l'intérêt pour les gens. Les occasions pour un populisme énergétique abondent : il ne faudra pas attendre longtemps avant qu'un parti majeur n'abandonne le consensus vert pâle pour la promesse d'une abondance de pétrole qu'il ne peut probablement pas tenir.

Le gouvernement britannique maintient les deux positions en une seule. Dans son discours la semaine dernière, Gordon Brown a dit qu'il voulait « faciliter une réduction du prix mondial du pétrole à court terme » en cherchant « à réduire progressivement notre dépendance au pétrole. » Il sait que le premier objectif rend le second plus difficile à réaliser. La politique du gouvernement est de construire toujours plus -plus d'usines à charbon, plus d'énergie nucléaire, plus de plates-formes pétrolières, plus d'énergies renouvelables, plus de routes, plus d'aéroports- en espérant que personne ne découvre les contradictions.

Le protocole de Kyoto est fichu

Y a t il un échappatoire ? Pourrions-nous abandonner l'économie de combustible fossile sans provoquer une réaction foudroyante ? Deux choses sont évidentes. Nous avons besoin d'un système global, et le système actuel, le protocole de Kyoto, est fichu. Il ne met aucun plafond à la pollution carbonique mondiale, ses objectifs n'entretiennent aucune relation avec la réalité scientifique et sont inapplicables de toute façon, il contient des lacunes et des clauses de sortie assez larges pour y faire naviguer un pétrolier.

Jusque récemment j'ai soutenu un système alternatif appelé contraction et convergence. D'après ce système, chaque pays devrait parvenir à la même part de dioxyde de carbone par personne. Les pays les plus riches doivent produire beaucoup moins qu'ils le font aujourd'hui ; les plus pauvres pourraient polluer plus. Une autre proposition découle logiquement de celle-ci : le rationnement carbonique. Une fois sa part carbonique attribuée, chaque nation la partagerait en parties égales entre ses citoyens, qui pourraient l'utiliser pour acheter de l'énergie ou commercer entre eux. Ces propositions ont le mérite de plafonner la pollution globale, d'être justes, progressives et faciles à comprendre et de nous encourager à penser à notre utilisation d'énergie.

Mais, après lecture des preuves dans un livre du penseur indépendant Olivier Tickell, qui doit être publié le mois prochain, j'ai changé d'avis. Dans Kyoto2 : How to manage the global Greenhouse (ndlr, en français, Kyoto2 : Comment gérer l'effet de serre global), Tickell massacre mes idées favorites. Il montre qu'il n'y a aucune base logique pour partager le droit de polluer entre les états nations. Cela leur donne trop de pouvoir sur cette denrée et il n'y a aucune garantie qu'ils transmettent les droits de pollution à leurs citoyens, ni qu'ils utilisent l'argent qu'ils ont levé pour une économie écologique. Le rationnement de carbone, ajoute-t-il, exige un niveau d'alphabétisation économique qui est loin d'être universel dans les économies les plus avancées, sans parler des pays où la plupart des personnes n'ont même pas de comptes bancaires.

La demande de combustibles fossiles tomberait

Au lieu de cela Tickell propose de fixer une limite globale pour la pollution carbonique puis de vendre des permis de polluer aux sociétés d'extraction et de raffinage des combustibles fossiles. Cela a l'avantage de réglementer quelques milliers de sociétés - raffineries pétrolières, usines à charbon, gazoducs et producteurs de ciment et d'engrais par exemple - plutôt que quelques milliards de citoyens. Ces sociétés achèteraient leurs permis lors d'enchères mondiales, encadrées par une coalition des banques centrales mondiales. Il y a un prix de réserve, pour s'assurer que le coût du carbone ne tombe pas trop bas, et un prix plafond, auquel les banques promettent de vendre des permis, pour s'assurer que le coût ne paralyse pas l'économie mondiale. Dans ce cas les sociétés devraient emprunter pour financer ces permis dans l'avenir. Mais parce que l'argent levé serait investi dans des énergies renouvelables, la demande de combustibles fossiles tomberait, donc moins de permis devraient être publiés au cours des années suivantes.

Tickell calcule que si le plafond est fixé assez bas pour être sûr que le monde atteigne un niveau neutre en carbone avant 2050, le coût total des permis serait d'environ 1000 milliards de dollars par an, ou grossièrement 1.5 % de l'économie mondiale. L'argent serait dépensé pour aider les pauvres à s'adapter au changement climatique, pour subventionner les pays qui protègent les forêts et d'autres écosystèmes, pour développer l'agriculture à faible émission carbonique, pour promouvoir la productivité énergétique et pour construire des centrales électriques basées sur les énergies renouvelables.

Mais son chiffre semble trop bas. Comme beaucoup de scientifiques climatiques du monde, Olivier Tickell propose que la concentration de gaz à effet de serre soit finalement stabilisée à 350 parties par million (équivalent au CO2) dans l'atmosphère et ses calculs sont fondés sur cette cible. La semaine dernière Lord Stern a suggéré que même l'option d'une cible moins rigoureuse (500 parties par million) devrait coûter 2 % du PIB mondial. Si le prix des permis carboniques vendus aux enchères était beaucoup plus élevé que ce Tickell suggère, l'argent supplémentaire pourrait être utilisé pour des remises fiscales massives et des dépenses sociales, visant particulièrement les pauvres. Mais le monde pourrait-il se le permettre ?

Cet argent ne disparaît pas, il est dépensé. La proposition de Tickell pourrait représenter une solution keynésienne classique de la crise économique. Les 1000, 2000 ou même 5000 milliards de dollars que le système coûterait sont utilisés pour démarrer une révolution industrielle verte, un nouveau New Deal pas si différent de l'original (dont le composant le plus réussi était le Corps de Conservation Civil de Roosevelt, qui protégeait les forêts et les terres cultivées). Ce ne serait pas la première fois que le business serait sauvée par les mesures auxquelles il s'était opposé vaillamment : il y a une longue histoire de lobbying d'entreprises contre des dépenses publiques qui finalement sauvent leurs affaires 

Voulons-nous sauver cette économie, même si nous le pouvons ? Il est diffcile d'imaginer comment le taux de croissance mondial actuel de 3.7 % par an (ce qui signifie que l'économie mondiale double tous les 19 ans) pourrait être maintenu, même si toute l'activité était alimentée par le vent et le soleil. Mais c'est une question pour un autre article et peut-être un autre temps, quand la panique économique se sera calmée. Pour le moment nous devons trouver un moyen de nous sauver de nous-mêmes.


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