Pourquoi les gouvernements subventionnent-ils la destruction de la mer ?

mercredi 16 juillet 2008 Écrit par  George Monbiot

surpeche et greve des pecheurs

Dans le monde entier, les protestataires sont engagés dans une bataille héroïque contre la réalité. Ils bloquent des routes, forment des piquets de grève devant les dépôts de carburant, lancent des missiles et retournent des voitures dans l'espoir de tenir la réalité à distance. Le pétrole s'épuise et les gouvernements, insistent-ils, doivent faire quelque chose. Quand ils auront trouvé la solution, il faudra aussi qu'ils s'attaquent au fait que les jours raccourcissent. Mais pourquoi croient-ils que nous payons des impôts ? Note : cet article, écrit par George Monbiot, a été publié dans la quotidien anglais The Guardian du 8 juillet 2008 - Traduction Romain Houette - DDmagazine

Les derniers à rejoindre ces protestations surréalistes sont les pêcheurs du monde. Ils font grève en Italie, en Espagne, au Portugal, en France et au Japon et manifestent dans une douzaine de pays maritimes. Le mois dernier à Bruxelles ils ont lancé des pierres et des fusées de détresse sur la police, qui, tout le monde le sait, a comploté avec les bassins sédimentaires du monde entier pour maintenir le prix du pétrole élevé. Les pêcheurs avertissent que si quelque chose n'est pas fait pour les aider, des milliers d'entre eux pourraient être forcés d'abandonner leurs bateaux et de raccrocher leurs filets. C'est là une perspective épouvantable, mais nous devrions la saluer d'une sincère indifférence. 

Les pecheurs font grève, bonne nouvelle

De même que le prix du pétrole semble être maintenant tout ce qui se dresse entre nous et l'imperceptible changement climatique, c'est aussi le seul facteur qui offre une lueur d'espoir aux écosystèmes marins du monde. Aucun gouvernement d'Asie orientale n'a été préparé pour préserver les stocks de thon ; maintenant un tiers des thoniers du Japon, de Chine, de Taïwan et de Corée du Sud resteront à quai pendant quelques mois parce qu'ils ne peuvent plus se permettre de naviguer (1). Les quotas non durables mis en oeuvre sur la côte pacifique des Etats-Unis ne seront pas atteints cette année, parce que le prix du pétrole augmente plus vite que le prix du poisson (2). La grève illimitée appelée par les pêcheurs espagnols est la meilleure nouvelle concernant la pêche européenne qu'on ait eue depuis des années. Les propriétaires de ces rayonnants chalutiers - qui saccagent le fond marin et remontent avec leurs prises des tonnes d'espèces dont personne ne veut- avertissent que leur industrie pourrait s'effondrer dans une année (3). Hourra pour ça aussi.  

Bien sûr il serait mieux pour tout le monde que ces pratiques non durables soient stoppées en douceur sans crise et sans perte d'emplois ; mais c'est trop demander à la nature humaine. L'Union Européenne a un programme pour mettre des bateaux de pêche hors service - le tonnage de la flotte européenne est tombé de 5 % depuis 1999 (4) - mais la baisse du nombre de bateaux ne suffit pas à compenser le déclin des stocks. Chaque année l'UE, comme les autres autorités de pêche, essaie de s'accommoder de la surcapacité de la flotte de pêche en élevant les quotas contre l'avis de ses conseillers scientifiques, et chaque année la population de plusieurs espèces se rapproche de l'extinction. 

Nous devrions payer pour aider les pêcheurs à se détruire

Les pêcheurs font deux demandes, qui sont adoptées par des politiciens dans des régions côtières du monde entier : ils doivent être autorisés à détruire leur propre gagne-pain, et nous autres devrions payer pour les y aider. Pendant sept années, les contribuables européens donneront à cette industrie 3,8 milliards d'euros (5). Un peu de cet argent est utilisé pour mettre des bateaux hors service et trouver d'autres emplois aux pêcheurs, mais le reste est utilisé pour équiper des bateaux de nouveaux moteurs et de nouveaux matériels, pour qu'ils gardent la mer, pour moderniser les ports et les sites de déchargement et pour promouvoir et mettre en vente les prises. à part les fonds utilisés pour reformer les pêcheurs ou les aider dans leur préretraite, il n'y a aucune justification pour ces dépenses. Au moins les fermiers peuvent soutenir -souvent faussement - qu'ils sont "les gardiens de la campagne". Mais quel argument y a-t-il pour garder plus de pêcheurs à flot que la population de poissons ne peut le supporter ? 

subventions aux pecheurs

L'UE dit que ses dépenses réduiront la pression de la pêche et aideront les pêcheurs à adopter des méthodes plus écologiques. En réalité, elle retarde le déclin de cette industrie et l'autorise à défier les limites de l'écologie aussi longtemps que possible. Si les Etats membres veulent protéger l'écosystème, il est vraiment meilleur marché de légiférer que de payer. Notre politique de pêche, comme celle de presque toutes les nations maritimes, est une parabole parfaite de la stupidité commerciale et de la réflexion à court terme, aidant une industrie à détruire ses perspectives à long terme pour un bénéfice immédiat. 

Mais les pêcheurs exigent plus encore. Le titre du Fishing News de cette semaine est « Merci pour Rien ! », déplorant le refus du gouvernement britannique de suivre la France, l'Espagne et l'Italie dans la distribution de subventions au carburant (6). Mais pourquoi  devrait-il en être ainsi ? Le secrétaire Ecossais à la pêche, Richard Lochhead, exige que le gouvernement qui siège à  Westminster « mette la main à la poche ». Il insiste aussi pour que cette aide nouvelle ne soit pas « lié à la mise hors service » : autrement dit pas plus de bateaux ne devrait être retirés de l'eau (7). Est-ce vraiment là un service que l'on rendrait à cette industrie, ou seulement à ses membres les plus myopes ? 

Les pêcheurs ne périront pas sans entraîner l'écosystème avec eux.

J'ai une copie dérobée de l'ébauche de la proposition dont les états européens discuteront jeudi (8). C'est un désastre. Certains des bateaux qui, conformément aux accords existants, seront abandonnés et transformés en récifs artificiels, réduisant de manière permanente la taille de la flotte, peuvent maintenant être remplacés par des navires plus petits. L'UE payera les coûts et les salaires pour des équipages victimes de la crise du carburant, pour qu'ils restent en activité et puissent recommencer à pêcher quand les prix diminueront. Les Etats membres seront à même de débourser plus d'argent (100 000 euros par bateau au lieu de 30 000 euros) sans outrepasser les règles communautaires en matière de subventions. Ils peuvent aider aux remplacement de vieux équipements par des nouveaux qui consomment moins. La proposition semble être destinée à s'assurer que l'industrie s'effondre par le manque de poisson plutôt que par le manque de carburant. Les pêcheurs ne périront pas sans entraîner l'écosystème avec eux. 

Ce qui rend l'ébauche du document si stupide est que dans quelques régions, particulièrement dans les eaux britanniques, l'industrie commence juste à évoluer. Tandis que les pêcheurs français, espagnols et italiens réclament à cor et à cri une reprise de la pêche au thon rouge (9), sachant que si on leur permet de pêcher maintenant, ce sera à jamais la dernière saison, l'idée commence à naître en quelques pêcheurs autour du Royaume-Uni qu'il pourrait y avoir une association entre la survie du poisson et la survie de la pêche. Incitées par les magasins Young's Seafood et quelques supermarchés, qui à leur tour ont subi les pressions des groupes environnementaux, certaines des plus grandes pêcheries britanniques ont demandé l'agrément du Marine Steward Council, qui établit des éco-labels pour les modalités de pêche (10). Les pêcheurs du Royaume-Uni semblent aussi considérer la loi plus sérieusement, et montrer enfin un certain intérêt à d'obscurs problèmes tels que les frayères et les alevains(qui, qu'ils le croient ou non, s'avère avoir un rapport avec les stocks futurs de poissons). En assurant que bien trop de bateaux, et bien trop de pêcheurs désespérés, restent sur l'eau, et que les quotas restants sont augmentés à la légère, l'UE ralentira ou changera même complètement l'aspect écologique de l'industrie. 

Pourquoi ce problème est-il si dur à résoudre ? 

Pourquoi ce problème est-il si dur à résoudre ? Pourquoi chaque représentant d'une région de pêche croit qu'il doit défendre le droit de ses électeurs à s'assurer que leurs enfants n'hériteront de rien ? Pourquoi les leaders des associations de pêcheurs ressentent toujours le besoin d'accuser les scientifiques qui disent que les stocks de poissons baissent si on pêche trop ? Si tout cela doit être un microcosme des rapports plus généraux de l'homme à son environnement, la perspective pour l'humanité n'est pas heureuse. 

 

References :

 

1. Tom Seaman, July 2008. Global supply of sushi tuna to plummet on soaring fuel prices. Intrafish, Vol 6, Issue 7.

 

2. Steve Quinn, 29th June 2008. Time to jump ship? Almost, say commercial fishermen. The Associated Press.

 

3. James Meikle, 23rd May 2008. Fish prices may rise by up to 50%. The Guardian.

 

4. European Union, 2008. Evolution of the fleet's number of vessels, tonnage and engine power. http://ec.europa.eu/fisheries/fleetstatistics/index.cfm?lng=en

 

5. European Commission, 2006. The European Fisheries Fund 2007-2013. http://ec.europa.eu/fisheries/publications/FEP_EN.pdf

 

6. Fishing News, 4th July 2008.

 

7. No author given, 4th July 2008. ‘Open the Purse Strings' - Lochhead. Fishing News.

 

8. The Council of the European Union, 2008. Proposal for a Council Regulation instituting a temporary specific action aiming to promote the restructuring of the European fisheries fleets affected by the economic crisis.

 

9. Agence France Press, 17th June 2008. EU rejects calls to drop planned tuna fishing ban.

 

10. Severin Carrell, 26th March 2008. British seas turning green, says watchdog. The Guardian.

 

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