Tous dans l'avion du nucléaire. La piste d'atterrissage n'est pas construite

mercredi 23 juillet 2008 Écrit par  Ulrich Beck

risques et énergie nucleaireSommes-nous les témoins du début d'une satire, à la fois amusante et terrifiante, mais bien réelle ? Son thème : l'étouffement du risque lié à l'énergie nucléaire au nom du changement climatique catastrophique et de la crise pétrolière.

Au sommet du G8 à Hokkaido la semaine dernière, le président des Etats-Unis, George Bush, a réitéré sa supplication pour la construction de nouvelles centrales nucléaires. Au début de cette semaine, Gordon Brown, a annoncé l'avancement rapide de huit nouveaux réacteurs et a appelé à « une renaissance de la puissance nucléaire » dans « une économie post-pétrolière ». C'est comme si un monde qui souhaite sauver le climat devait apprendre à apprécier la beauté de l'énergie nucléaire - ou « l'énergie verte », comme le secrétaire général du parti chrétien-démocrate allemand (CDU), Ronald Pofalla, l'a rebaptisée.

Au sujet de l'auteur

Cet article, écrit par Ulrich Beck, a été publié dans le quotidien britannique The Guardian du 17 juillet 2008.

Ulrich Beck est un sociologue allemand de réputation internationale, auteur de La société du risque, et Professeur à l'Université Ludwig-Maximilians de Munich et à la London School of Economics. Traduction Romain Houette - DDmagazine.

Etant donné cette nouvelle tournure dans la politique du langage, nous devons nous remémorer certains points.Il y a deux ans le Congrès des Etats-Unis a établi une commission experte pour développer un langage ou un symbolisme capable d'avertir les sociétés futures des menaces posées par les décharges nucléaires américaines, et ce dans 10 000 ans. Le problème à résoudre était : comment les concepts et les symboles doivent-ils être conçus pour transmettre un message aux générations futures, à des millénaires de nous ? La commission comportait des physiciens, des anthropologues, des linguistes, des neuroscientifiques, des psychologues, des biologistes moléculaires, des séminaristes, des artistes, etc.

Les experts ont cherché des modèles parmi les plus vieux symboles de l'humanité. Ils ont étudié la construction de Stonehenge (site archéologique au Royaume-Uni, ndlr)  et des pyramides, et la réception historique (ndlr : la perception et l'influence symbolique au moment de leur introduction, découverte, ou redécouverte) de L'Iliade et l'Odyssée et de la Bible. Mais tout cela remonte tout au plus à quelques milliers d'années, pas 10 000. Les anthropologues ont recommandé le symbole du crâne et des os en croix. Cependant, un historien a rappelé à la commission que le crâne et les os en croix symbolisait la résurrection pour les alchimistes, et un psychologue a conduit une expérience avec des enfants de trois ans : si le symbole est collé sur une bouteille ils crient avec inquiétude « poison ! », mais s'il est placé sur un mur ils braillent avec enthousiasme « pirates ! ».

" Notre language échoue face au défi d'alerter les générations futures " Même notre langage échoue, quand on fait face au défi d'alerter les générations futures des dangers que l'on introduit  avec l'énergie nucléaire. Vu sous cet angle, les acteurs qui sont supposés être les garants de la sécurité et de la rationalité - l'Etat, la Science et l'Industrie - sont engagés dans un jeu hautement ambivalent. Ils ne sont plus des administrateurs, mais des suspects, plus les administrateurs du risque, mais des sources de risques. Car ils recommandent vivement à la population de s'envoler dans un avion dont la piste d'atterrissage n'a pas encore été construite.

« Le souci existentiel », éveillé partout dans le monde par les risques à grande échelle, a abouti à un concours pour supprimer ces risques de la discussion politique. On suppose que les dangers incalculables nés du changement climatique sont « combattus » par les dangers incalculables associés aux centrales nucléaires. Beaucoup de décisions sur des risques de grande échelle ne sont pas une question de choix entre des alternatives sûres et d'autres risquées, mais entre différentes alternatives risquées, et souvent entre des alternatives dont les risques sont qualitativement trop différents pour les comparer facilement. Les formes existantes de discours scientifique et public ne sont pas adaptées à de telles considérations. Alors les gouvernements adoptent la stratégie de la simplification délibérée. Ils présentent chaque décision spécifique comme un choix entre des alternatives sûres et d'autres risquées, en minimisant les incertitudes sur l'énergie nucléaire et en concentrant l'attention sur la crise pétrolière et le changement climatique.

Ce qui est frappant c'est que les lignes de conflit dans la société mondiale du risque sont culturelles. Plus les risques globaux échappent aux méthodes habituelles du calcul scientifique et s'avèrent être d'un domaine de relative non-connaissance, plus la perception culturelle de ces risques devient importante - c'est-à-dire la croyance en leur réalité ou leur irréalité. Dans le cas de l'énergie nucléaire, nous sommes témoin d'un choc des cultures du risque. Ainsi l'expérience de Tchernobyl est perçue différemment en Allemagne et en France, en Grande-Bretagne, en Espagne ou en Ukraine et en Russie. Pour beaucoup d'Européens les menaces posées par le changement climatique pèsent plus lourd que celles liées à l'énergie nucléaire ou au terrorisme.

" Il est complètement erroné de représenter le changement climatique comme un chemin inévitable vers la destruction humaine "Maintenant qu'il est établi que le changement climatique est une conséquence de l'activité humaine, et que ses impacts catastrophiques sont perçus comme inévitables, les cartes sont remaniées dans la société et la politique. Mais il est complètement erroné de représenter le changement climatique comme un chemin inévitable vers la destruction humaine. Car le changement climatique offre des opportunités inattendues de réécrire les priorités et les règles de la politique. Bien que la hausse du prix du pétrole rende service au climat, elle comporte la menace d'un déclin massif. L'explosion des coûts énergétiques ronge le niveau de vie et augmente le risque de pauvreté au cœur de la société. En conséquence, la priorité que l'on accordait toujours à la sécurité de la production de l'énergie, 20 ans après Tchernobyl, est sapée par la question du temps pendant lequel les consommateurs pourront encore maintenir leurs niveaux de vie face à l'augmentation soutenue du prix de l'énergie.

Finalement, mépriser « le risque des vestiges » (ndlr : vestigial risk dans le texte anglais original) de l'énergie nucléaire est mal comprendre la dynamique culturelle et politique de la «société du risque résiduel». Les opposants les plus tenaces, convaincants et efficaces de l'énergie nucléaire ne sont pas les écologistes - l'adversaire le plus influent de l'industrie nucléaire est l'industrie nucléaire elle-même.

Même si les politiciens réussissaient la transformation sémantique de l'énergie nucléaire en électricité verte, et même si les mouvements contestataires devaient mollir ou se disperser, tout cela serait annulé par la réelle force d'opposition de la menace elle-même. Elle est constante, permanente et reste présente même quand les manifestants épuisés ont depuis longtemps renoncé. La probabilité d'accidents improbables augmente avec le nombre de centrales nucléaires « vertes » ; chaque « accident » éveille la mémoire de tous les autres, à travers le monde.

Le risque n'est pas synonyme de catastrophe. Le risque signifie l'anticipation de la catastrophe, pas seulement dans un endroit donné, mais partout. Même sans parler d'un mini-Tchernobyl en Europe, à la seule évocation d'une négligence ou d'une « erreur humaine » quelque part dans le monde, les gouvernements qui préconisent l'énergie nucléaire « verte » se trouveront eux-mêmes accusés de jouer imprudemment, et contre leurs propres réticences, avec la sécurité de la population.

"Qu' arriverait-il si la radioactivité causait des démangeaisons ?"Qu'adviendra-t-il des « citoyens responsables » qui ne peuvent pas ressentir les menaces produites par la civilisation, et qui sont par conséquent privés de leur jugement souverain ? Faites l'exercice intellectuel suivant : Qu' arriverait-il si la radioactivité causait des démangeaisons ? Les réalistes, considérés aussi comme des cyniques, répondront : les gens inventeront quelque chose, par exemple une pommade, pour supprimer les démangeaisons ; une activité rentable avec de bonnes perspectives. Bien sûr, les explications les plus convaincantes seraient immédiatement proposées afin d'expliquer que les démangeaisons sont sans importance, qu'elles pourraient d'ailleurs résulter de bien d'autres facteurs. Vraisemblablement de telles tentatives pour justifier les choses auraient une faible crédibilité si tout le monde s'affairait à gratter ses boutons, si les défilés de mode ou les réunions d'affaires étaient accompagnés d'incessantes séances de grattage. Alors les modèles sociaux et politiques pour traiter les dangers planétaires comtemporains feraient face à une situation complètement différente parce que le problème à l'origine des discussions et des négociations serait culturellement visible.

Eclairage sur la vie et les recherches du Professeur Ulrich Beck 

Ulrich Beck, né le 15 mai 1944 à Słupsk en Pologne, est un sociologue allemand de renommée internationale. Après des études de sociologie, philosophie, psychologie et sciences politiques, il devient en 1972, à l'âge de 28 ans, Docteur en philosophie. Il reste à l'université de Munich où il poursuit des travaux en sociologie. Il enseigne ensuite à l’université de Münster puis, de 1981 à 1992, à celle de Bamberg. Depuis 1992, Beck est directeur de l’Institut de Sociologie de l’Université de Munich, où il enseigne. Il est également professeur à la London School of Economics. Pour ses recherches qui s’articulent autour de la question de la répartition du risque dans la société moderne, Beck a reçu de nombreuses récompenses internationales.

La Société du risque
paraît peu de temps après la catastrophe de Tchernobyl et rencontre un vif succès auprès des scientifiques et du public allemand (60 000 exemplaires vendus pendant les cinq premières années). Beck y suggère que nous vivons dans une époque de transition dans laquelle les dangers et les risques écologiques prennent une telle ampleur dans la réalité et dans notre perception, qu’ils transforment l’arrangement moderne de la société industrielle qui les a engendrés.

Le concept de société mondiale du risque rend compte d’une « seconde modernité » qui est en train d’émerger où les dangers écologiques ne sont plus extérieurs à notre activité, mais sont internes à la société, et font appel à notre propre responsabilité. La régulation du risque ressort alors d’un arbitrage des politiques en vue d’éviter le pire, et ne met pas en évidence la volonté de limiter ces risques au maximum de nos capacités. Bien que la probabilité d’un accident nucléaire, chimique ou biologique d’envergure soit infime, les risques encourus sont énormes et incluent de toute évidence la possible disparition de l’humanité. Les hasards écologiques et les conséquences économiques deviennent un des thèmes principaux des discussions privées et publiques des citoyens qui exigent une régulation politique.

Bien que les risques soient incontestablement matériels et réels, Beck reconnaît qu’ils sont socialement et culturellement construits. Il s’attache particulièrement à l’analyse du rôle politique de la science dans la production des définitions des risques. Ce sont les scientifiques qui découvrent les risques, et qui définissent leur acceptabilité théorique et donc leur accessibilité pratique. La science, en rendant légitime le processus industriel, a tendance à occulter les risques, et à les faire ainsi perdurer. Mais c’est également elle, via les ONG environnementales, qui propose des solutions pour y remédier. 

Pour Beck, la crise écologique n’est pas simplement une crise de l’environnement : c’est aussi une crise sociale qui révèle des fissures dans les fondements mêmes de la société. (d'après un article original de Frédéric Vandenberghe)

En savoir plus sur le professeur Ulrich Beck

En savoir plus sur ses travaux (lire l'article de Frédéric Vandenberghe)

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